Saint Pixel est né vers 1096 (ou 1099) dans un petit village de Bretagne, près de la Forêt de Brocéliande. Son vrai nom était Charles Pierron ou Pierran. La
majorité des érudits et historiens s'accordent sur ses origines paysannes alors que d'autres chercheurs, en particulier Louis de Villefort, affirment que son père était tailleur de
pierres.
De même, sa date de sa naissance est contestée par Grégoire Frédor dans son fameux livre référence paru en 1803, 'Vie des Saints'.
Saint-Pixel était le dernier d'une famille de quatre frères. Nous savons que l'enfance de Saint-Pixel fut une période bénie, époque de première contemplation du
spectacle de la nature. Il passa ses premières années à l'ombre des pommiers et des chênes de sa Bretagne natale, dans un petit village rayonnant de verdure. Dés son plus jeune âge, il développa
une grande capacité d'observation qui lui servit plus tard pour la réalisation de son œuvre. Godefroy de Carentan raconte qu'il était fasciné par le vol des oiseaux, par les arabesques sur les
ailes des papillons ou sur les plumes des volatiles ou même par les marbrures sur les rochers. Il pouvait rester des heures sans bouger, pour distinguer tous les détails et les infimes dessins
posés sur les ailes des insectes. C'est à cette époque qu'il commença à avoir une fascination pour les coccinelles.
A l'âge de cinq ans sa vie changea. Sa mère mourut. Le jeune Saint-Pixel assista en silence à sa longue agonie, assis au bout du lit de l'être cher. Il est certain
que cette période le marqua à jamais. Il resta avec son père et ses trois frères dans la misérable chaumière et travailla alors à tous les travaux de la campagne. Ils vivaient la vie misérable
des cerfs de cette époque, corvéables et taillables à merci. Il fallait gagner une maigre pitance par un travail long et laborieux. Par chance, le seigneur du village était un homme très bon et
très généreux qui laissait ses cerfs en paix. Une légende veut que le jeune Charles ait toujours été d'une gentillesse naturelle, résistant aux agressions de la vie par la douceur de son regard.
On pense qu'un de ses frères devint plus tard un des plus grands maîtres d'armes de la cour de Louis VII le Jeune, sous le nom d'Alexis Pierran. Mais rien n'est moins sûr.
A l'âge de 10 ans le jeune Saint-Pixel tomba éperdument amoureux d'une jeune bretonne
de trois ans son aînée, dont nous n'avons que le prénom, Ygerne. Elle vivait dans le même village et Saint-Pixel était attiré par sa peau laiteuse, ses cheveux blonds, et tous les petits points
de varicelle qui égrainait sa peau. Ces points marrons clairs étaient pour lui une véritable fascination. Ils lui rappelaient les ailes des coccinelles. Le jeune Saint-Pixel passait des heures,
couché dans les champs à côté de sa douce amie, à observer sa peau et ses innombrables taches de couleurs. Ygerne était sûrement d'origine celte, descendante d'un de ces Bretons de l'île de
Bretagne (actuelle Grande-Bretagne), venus vers 400 après J.-C. pour s'établir en Petite Bretagne (Bretagne continentale, France). On pense qu'il la représenta plus tard sur une de ses plus
fameuses enluminures, 'Vie rurale en Bretagne'. Le thème de la femme blonde réapparaîtra par intermittence tout le long de sa vie. Pierre Chimay, historien et critique d'art, a fait une
magnifique étude sur le thème de la femme blonde, sorte de fantasme récurent dans l'enluminure.
Saint-Pixel était
éperdument amoureux d'Ygerne. Mais la douce enfant mourut trois ans plus tard pendant la fameuse épidémie de choléra de 1112. Saint-Pixel, alors âgé de 13 ans tomba dans une profonde déprime.
Ygerne ayant été le seul grand amour de sa vie, on peut penser qu'il sublima cette relation éphémère dans son art et dans la contemplation des coccinelles qui lui rappelaient la peau de
Ygerne.
Après la mort d'Ygerne, il était au bord du suicide. Même l'observation de la nature ne l'intéressait plus. Il ne sortait presque jamais de la pauvre demeure. Les
temps étaient durs et ses frères voulurent le chasser, ne désirant pas nourrir une bouche inutile. Il se mit alors à fréquenter l'église de son village, où il passait des heures à observer des
artisans qui décoraient les murs. Peu à peu il se mêla à eux, délaissant les travaux des champs. Il commença humblement par apprendre à mélanger les couleurs, par reconnaître les différentes
terres et substances naturelles utilisées dans la préparation des pigments. Un jour, il s'essaya à dessiner sur un mur. Il comprit tout de suite que sa voie était dans le dessin et la
représentation des scènes fantastiques. Il surprit tous les moines par son talent et sa dextérité à dessiner et à peindre. Il est à penser qu'il se surprit lui-même d'un tel talent. Il n'avait
que treize ans.
A quelques temps de là, sûrement à l'âge de quatorze ou quinze ans, il perdit son père. L'historien Grégoire Frédor, dans son fameux livre, affirme que le pauvre
homme fut dévoré par une horde de loups. C'est tout à fait possible. En effet, l'événement, s'il nous semble horrible aujourd'hui, était monnaie courante au XIIe siècle. Les gens
mourraient jeunes, souvent avant quarante ans, et la plus part du temps de maladies, fatigues ou famines. Les loups venaient souvent jusqu'aux abords des villes et entraient la nuit dans certains
quartiers pour attaquer les habitants égarés. Saint-Pixel vivait aux bords de la forêt de Brocéliande, bien plus étendue à l'époque qu'aujourd'hui et véritable réserve de faune sauvage. Godefroy
de Carentan, pour sa part, parle de la mort du père par la morsure d'un chien enragé. On pense que c'est à cette époque que Saint-Pixel commença à avoir une véritable aversion pour les
loups.
Saint-Pixel fut alors recueilli par un homme d'église connu sous le nom de l'Abbé Damien. On pense que ce prêtre officiait dans un village voisin. Il avait remarqué
lui aussi le talent prometteur du jeune Saint-Pixel. Il lui assigna une petite pièce au sol en terre battue, accolée à sa demeure. Saint-Pixel devait se lever tôt pour assister aux matines, puis
devait s'occuper de la demeure du prêtre, faire de menus travaux, pour avoir en échange accès à de précieux grimoires. Sa principale occupation les jours de grand soleil était la décoration des
murs de l'église. Elle était située vers le village actuel de Tréhorenteuc, près de la Forêt de Brocéliande, en Bretagne, mais on pense qu'elle a brûlé à la Révolution. Il passait aussi de
longues nuits plongé dans la lecture de vieux parchemins. Dans la journée il consacrait aussi une partie de son temps à dessiner des scènes de la nature sur de petits morceaux de
parchemins.
Son bienfaiteur lui appris à lire et à écrire. Il l'initia aux pratiques et rituels religieux. Le jeune Saint-Pixel décida à l'âge de dix sept ans de porter les
habits sacerdotaux. Il était très croyant, et pensait pouvoir trouver son chemin dans la foi et l'église. Il commença à aider l'abbé pour servir la messe, puis il officia à son tour dans une
petite chapelle à côté de l'église.
Quand il atteint l'âge de vingt-trois ans, l'abbé Damien mourut. Saint-Pixel une fois de plus se retrouva dans un profond état de désespoir. Une seule voie
s'ouvrait à lui, le refuge total dans l'Eglise catholique. On pense qu'il hésita entre la vie d'ermite et celle de moine dans un monastère. Il décida de quitter la vie publique et partit à pied,
muni d'une recommandation d'un notable de son village pour le monastère du Bec, en Normandie. Ce monastère était renommé car Saint Anselme, le plus grand théologien du XIe en fut abbé
en 1078 Il était célèbre pour le fameux 'argument de Saint Anselme', sur l'existence de Dieu, repris au XVIIIe siècle par le philosophe Descartes. Le voici en résumé :
'J'ai dans ma pensée l'idée d'un être parfait qui s'appelle Dieu. Mais si cet être n'avait pas l'existence, il aurait toutes les qualités sauf la principale, l'existence, donc il ne serait
pas parfait. Il faut donc conclure qu'il existe'. La communauté des moines du monastère du Bec était protégée par les seigneurs locaux. Le jeune novice Saint-Pixel, encore appelé en ce
temps, Frère Charles, se fondit dans l'anonymat de la communauté des moines. Il se consacra alors à la prière et dédia une grande partie de son temps à l'étude des Saintes Ecritures et aux
travaux de la communauté.
Il était fasciné par les murs du monastère, surtout par toutes les petites taches sur les murs de sa cellule. On sait par des archives et des témoignages
retranscrits par Godefroy de Carentan, qu'il restait assis de longues heures sur le bord de sa paillasse à contempler les différences de couleurs sur le mur. C'est à cette époque qu'il eut ses
premières visions, toujours la nuit, souvent des représentations de ciels magnifiques, peuplés d'oiseaux gris, blancs ou noirs. Il commença à prendre des notes pour essayer de retranscrire en
couleur ces paysages fantastiques. Un grand nombre de ses travaux ultérieurs sortirent directement de ses rêves et de son cerveau. Saint-Pixel commença à avoir des visions même pendant le jour et
il annotait tout afin de s'en servir ultérieurement.
Le père supérieur remarqua un jour ses petits croquis sur du parchemin et des esquisses sur le mur de sa cellule. (L'historien Alexis de Tours raconte que ces
dessins pouvaient encore être vus au début du XVIIIe siècle sur les murs d'une cellule au monastère du Bec, avant le grand incendie de 1760). Surpris, l'abbé lui demanda qui lui avait appris à
dessiner aussi bien. Quand il sut que ce talent était inné, il lui conseilla d'intégrer l'atelier d'enluminures du monastère. En effet, quelques moines peu doués de talent essayaient en vain de
représenter des scènes religieuses sur des parchemins de mauvaises qualité.
Saint-Pixel rejoignit alors cette petite équipe de moines travailleurs. Il commença par appliquer aux peintures certaines techniques qu'il avait vu employées par
les peintres dans les chapelles bretonnes. Ces secrets, dont certains ont disparus à tout jamais au fil des siècles, donnèrent des résultats formidables sur l'éclat des couleurs et la luminosité
des tons inventés. Il réussit à se procurer les terres et pierres de couleurs nécessaires aux préparations de pigments. En parallèle, il mit au point une technique pour représenter en 'à
plat' des scènes religieuses ou des scènes bucoliques. Il faut se souvenir que les techniques de la perspective n'avaient pas encore été inventé. Il faudrait attendre encore plus de quatre
siècles. Saint-Pixel se désespérait de ne pas pouvoir représenter exactement ce qu'il imaginait ou même ce qu'il voyait face à lui.
Pendant ses premières années en tant que moine enlumineur, il se distingua par son assiduité au travail et son immense talent. Il pouvait travailler plus de quinze
heures par jour, mangeait peu et dormait sur un lit dur, dans une cellule sans confort. Alexis de Tours nous parle dans son ouvrage 'Histoire du Moyen Age' de 'la vie dure et austère
qu'endura Saint Pixel au monastère du Bec'.
On connaît de cette première époque la fameuse série 'Scènes de la Bretagne profonde', quinze enluminures de 1127, conservées à la Bibliothèque Nationale
de France et la série de cinq enluminures de 'La passion du Christ', sauvée du grand incendie de 1760 et qui sont gardées précieusement au château de Josselin, dans le Morbihan. C'est
sur la première série qu'apparaissent les coccinelles et les femmes blondes, thèmes que nous retrouvons dans toute l'œuvre de Saint-Pixel.
Guy de Balleroy explique dans son livre 'Art Sacré au Moyen Age' que 'les moines passaient la plus grande partie de leur temps à se disputer sur l'intérêt de la
lettrine'. Les lettrines avaient pris une telle importance en trois siècles qu'elles pouvaient remplir une seule page. Certaines congrégations d'enlumineurs ne voulaient faire que de la
lettrine, portant cette forme typographique au pinacle, alors que d'autres moines désiraient les abolir purement et simplement. Saint Pixel faisait partie de cette seconde école qui prévalue
définitivement à partir de 1245.
Saint-Pixel travailla pendant plusieurs années à la réalisation d'enluminures et à la décoration de parchemins. Il donna de la dynamique à la ligne et aux traits et
rassembla ses motifs en composition pour réaliser de magnifiques ornements. Ses travaux ne sortaient presque pas du monastère à part comme rares cadeaux à des seigneurs de Bretagne ou de
Normandie. Il faut se souvenir que depuis le VIIIe siècle les moines ne voulaient plus propager le christianisme à travers l'enluminures chez les païens.
En parallèle il développa ses visions et commença à remplir de nombreux carnets. Toutes ses visions se retrouvent sur ses enluminures. On a pu observer d'étranges
objets sur les rares pièces qui survécurent aux incendies ou révolutions. Les coccinelles sont aussi toujours très présentes, souvent de façon discrète, souvent envahissant entièrement le premier
plan de l'enluminure. Dans ses paysages fantastiques on découvre aussi des femmes blondes dans les nuages ou entre les arbres.
A l'âge de 28 ans, après six ans passés au monastère du Bec, il décida de voyager. Il voulut connaître d'autres cieux et paysages. De nombreux visiteurs lui avaient
parlé de la beauté et de l'éclat du ciel en Europe du sud. Accompagné de deux jeunes novices, il se dirigea d'abord vers l'évêché de Limoges. La renommée de Saint-Martial n'était plus à faire. De
plus, ce grand centre névralgique était une merveilleuse cité où les maîtres céramistes et doreurs produisaient de magnifiques pièces. Il arriva à Limoges en 1125 et y resta un an et demi. C'est
dans cette ville qu'il eut ses secondes visions, connues par les spécialistes de l'Eglise comme 'Les visions limougeaudes de Saint Pixel'.
On croit savoir, par les écrits de René de Bellac (en particulier dans 'Santorum Limousi Est', 1215), que Saint-Pixel, comme tous les voyageurs de l'époque,
'vivait prés de la Vienne, dans des sortes de catacombes humides et peu éclairées'. Il avait tous les soirs des 'visions terribles d'images qui se transforment, paysages aux couleurs
saturées, violentes et crues'.
René de Bellac raconte plus loin dans le même ouvrage que 'Saint-Pixel voyait dans ces catacombes l'antre des loups et des maladies'. Il raconte que les
moines rentraient tous les soirs de leurs longues promenades contemplatives 'en frôlant les murs, tels des fantômes fatigués de trop travailler sur leurs images et enluminures'.
Puis, après presque deux ans passés à Limoges à travailler sur les pierres précieuses et l'enluminure païenne, Saint-Pixel et ses deux compagnons se dirigèrent vers
la Méditerranée. Plus ils descendaient vers le sud, et plus le ciel leur paraissait merveilleux et limpide. Il leur arrivait de s'arrêter en chemin et de déballer leur attirail de couleur et de
pinceaux pour en saisir toute la beauté. Saint-Pixel devint alors un expert pour reproduire l'azur.
Ses deux compagnons lui donnèrent alors le surnom de Frère Pique Ciel, qui serait devenu plus tard, Frère Pic Ciel, puis Frère Pixel… Jusqu'à cette époque il était
connu sous le nom de Frère Charles, mais les moines aimaient bien se donner des surnoms.
Godefroy de Carentan a une autre explication. Il écrit dans sa 'Vie de Pixel, moine et enlumineur' que ce nom viendrait du fait que Saint-Pixel adorait le
sel. Il en était gourmand et en consommait de grandes quantités. Mais au Moyen Age le sel était une denrée chère. Il en chapardait souvent au réfectoire du monastère, d'où le surnom de Frère
Pique Sel, devenu Pixel.
Pendant ce voyage de sept semaines vers la ville de Marseille, ils furent attaqués une seule fois par une bande de gueux affamés qui les menacèrent de leurs bâtons.
Saint-Pixel calma les malheureux par de douces paroles et la seule force de son regard.
Arrivé aux abords de la mer, Saint-Pixel changea d'avis et se dirigea seul vers l'Espagne. Il passa la frontière catalane et entra dans ce pays dont il avait
souvent entendu parler par des pèlerins. Une grande partie du pays était encore tenue par les Maures. Il visita Barcelone et Zaragoza. On sait qu'il fut hébergé pendant plus d'un an à l'abbaye de
Fuenteviva, où il appris l'espagnol et étudia des textes anciens. Antonio Morales Sanz, dans son fameux livre, 'Castilla y Catalunya en Edad Media', paru à Barcelone en 1605, raconte que
Pixel vivait à Fuenteviva, monastère où 'il trouva le repos et un très bon climat pour l'étude et la contemplation'.
Dans ce pays, dont au début de son séjour il ne parlait pas la langue, il eut des visions de mondes étranges, peuplés d'êtres à la peau bronzée, d'oiseaux
multicolores et magnifiques, de fruits et de plantes inconnues. Il passait pour un original au prés des moines espagnols. Il dormait dans des monastères ou chez des habitants généreux voulant se
racheter par cette bonne action. On retrouve sa trace en 1130 au monastère de Santa Lucia, près de Vitoria, puis au Monasterio Santa Clara de Medina de Pomar, au nord de Burgos, en Castille, où
son nom apparaît sur une liste de moines datée de 1131.
Grégoire Frédor explique dans son livre que Saint Pixel rencontra à Santa Clara les plus grands théologiens du XIIe siècle. A leur contact il s'instruisit en
botanique, astrologie, mathématique. On peut pense qu'il s'initia même à l'alchimie. Pour ce qui est de cette dernière science, les experts ne sont absolument pas d'accords. On a cependant
retrouvé en 1965, dans une église au nord de Burgos, deux enluminures apocryphes, attribuées à Saint-Pixel pour les teintes et les motifs employés. Elles représentaient deux moines pratiquant
l'alchimie, dans un paysage bucolique et sous un ciel d'un bleu éclatant. On a surtout pu facilement les identifier par une coccinelle peinte en premier plan. Malheureusement les deux œuvres
ont disparues depuis, sûrement volées ou revendues à de riches particuliers. Des rumeurs dans le milieu des collectionneurs d'art signalent qu'elles auraient été retrouvé en 1998 près de Burgos,
mais rien n'est officiel.
Au XIe siècle le style roman influença fortement la production d'enluminures mozarabe (art des Chrétiens d'Espagne soumis à la domination arabe ou influencé par
la culture islamique). Un certain Petrus signa une Apocalypse qui se trouve à la Bibliothèque de la cathédrale de Borgo de Osma et dont l'enlumineur se nomme Martinus. Parmi les
illustrations concernant l'Apocalypse, certaines ne se rapportent qu'au commentaire, elles ont un véritable caractère encyclopédique. On y trouve souvent des représentations stylisées de
coccinelles, de ciel bleu, d'êtres étranges, semblables à des insectes, aux yeux énormes et aux gestes stéréotypés. La palette des teintes à elle seule, avec ses tons jaune soufre, brun rouge,
bleu noir et lilas, recèle une puissance mystérieuse que l'on retrouve aussi dans les rares œuvres de Saint-Pixel qui sont parvenues jusqu'à nous. Pouvons-nous y voir là une réelle influence de
Saint-Pixel ?
Sur les chemins espagnols il ne fut inquiété qu'une seule fois par les brigands de grands chemins. Par la force et la beauté de son regard il réussit une fois de
plus à convaincre ses agresseurs de ses bonnes intentions. De plus il n'avait presque aucune fortune personnelle, si ce n'est ses cahiers, ses malheureux habits et son bâton de pèlerin. La
légende veut qu'il resta avec eux plusieurs jours, pour observer la nature, écouter le chant des oiseaux et vivre une vie contemplative. Il remonta ensuite vers la France. Il traversa les
Pyrénées à pied, aidé par les bergers basques qui en cette époque étaient en paix avec la France. Revenu près de Bayonne, il remonta vers Toulouse avec le but de rejoindre les terres cathares. Il
s'arrêta à Cominges au pied des Pyrénées. A cette époque, la cathédrale romane et son cloître sont encore en construction et la cité ne porte pas encore le nom de Saint-Bertrand-de-Cominges. On
sait que de nombreux visiteurs s'arrêtaient sur cette route pour voir le chantier et connaître toutes les nouvelles techniques mises en œuvre dans cette construction. Il marcha encore pendant
plusieurs jours pour rejoindre les terres cathares.
On perd alors sa trace pendant plus de deux ans. On pense qu'il vécut la vie austère des moines cathares près du château de Montségur, en Ariège, autant attiré par
la philosophie rigoureuse des parfaits que par rejet de toute une hiérarchie catholique qui commençait à être sérieusement corrompue. On pense qu'il essaya de rentrer dans le mouvement
cathare. Le mot 'cathares' vient d'un mot grec qui signifie purs. Les historiens s'accordent pour penser que sa recherche de la pureté dans la couleur passait immanquablement par une
recherche sur la pureté spirituelle.
Mais l'austérité de cette vie n'était sûrement pas faite pour lui plaire indéfiniment. Il ressentait aussi un profond besoin de voir des femmes blondes. Sa quête
artistique le força à partir plus vers l'est. Son chemin devait évidemment le conduire jusqu'en Toscane. Mais au XIIe siècle la Toscane n'était pas encore celle de la Renaissance,
celle qui nous vient tout de suite à l'esprit, la Toscane de Piero dela Francesca, de Michel-Ange ou de Machiavel. Saint-Pixel appris quelques mots de toscan et s'imprégna des magnifiques
paysages inchangés depuis des siècles. On retrouve ces paysages toscans dans quelques enluminures de cette époque. On voit aussi souvent apparaître le thème des animaux sauvages, loups, ours,
aigles, marmottes, ou parties du corps humain, bras, jambes, mains. En Toscane il se consacra encore à peindre des enluminures sur des incunables en latin ou en toscan. On pense qu'il rencontra
Ferdinand Malignus, et même Frederico Pietri, deux des plus grands alchimistes et coloristes du Moyen Age. (Le grand chroniqueur toscan Vicente Pardini démontre qu'en 1132 Frederico Pietri
rencontra de nombreux artistes liés à l'église, surtout des copistes et des enlumineurs).
En 1133, à l'âge de trente sept ans, et après avoir vécu trois ans dans un petit village de Toscane, Saint-Pixel décida de revenir vers la Normandie. Il n'a pas
oublié le monastère du Bec. Le voyage du retour dura deux longues années. Il fut bloqué par l'hiver dur et rigoureux en entrant en France. Il passa alors trois mois au-dessus d'Aix-en-Provence,
logé chez un riche seigneur, Antoine de Villars. Chez ce riche mécène ses visions recommencèrent. Il voyait souvent des points de couleurs apparaître devant ses yeux. Il devait les fermer
longuement pour retrouver une vue normale. Tous ces points en formes de petits carrés semblaient découper les objets ou les personnes, comme un quadrillage ou un dallage coloré.
Il vécut encore quelques mois prés des volcans d'Auvergne, à la Basilique Notre-Dame d'Orcival en cours de construction. Orcival était un ancien foyer de résistance
celtique où demeuraient encore d'anciennes traditions et croyances païennes. Il s'appliqua à organiser l'atelier d'enluminure, donnant des cours aux novices et dispensant quelques-uns de ses
secrets.
Revenu en Normandie, à l'âge de trente neuf ans, Saint-Pixel retrouva le monastère du Bec. Les moines ne l'avaient pas oublié, au contraire. Sa célébrité en tant
qu'enlumineur était revenue en Normandie avant lui. Il fut presque accueilli comme un héros. Mais Saint-Pixel reprit humblement ses activités d'enlumineurs au sein de l'atelier du monastère. Il
s'avéra que le moine responsable de l'atelier mourut trois mois après son retour, dans des circonstances étranges. On retrouva son corps criblé de petits points de couleurs. Saint-Pixel fut
chargé de s'occuper et de réorganiser le petit atelier. Il passa plusieurs mois à former les quelques moines et à lancer de nouveaux projets.
Saint-Pixel avait toujours des visions fantastiques. Surtout le soir avant de s'endormir. Un jeune novice était spécialement chargé de surveiller le moment où
Saint-Pixel commençait à décrire des paysages fabuleux ou des scènes étranges. Ces visions se terminaient toujours par les mêmes mots énigmatiques, devenus célèbres depuis, et rapportés par René
de Bellac, 'Les points se rassemblent, forment des points plus grands, tout devient trouble, c'est flou…'. En général, à cet instant, Saint-Pixel se réveillait et demandait du cidre. A
son réveil il ne se souvenait jamais de ses propos de fin de visions. Les moines, interloqués, se demandèrent souvent si Saint-Pixel n'était pas revenu dérangé de son long voyage en Europe. Ils
en vinrent même à penser qu'il était peut-être habité par le Malin. Mais la renommée de Saint-Pixel commençait à sortir du monastère et ses enluminures se monnayaient bien chez les seigneurs de
Normandie et de Bretagne. On parlait de lui jusqu'à Paris. Pour la réputation et l'intérêt du monastère, on garda secret ses petits troubles et dérangements.
Il passait ses journées à travailler sur ses œuvres, exploitant le jour ses visions de la nuit. Plusieurs moines et novices accomplissaient les travaux subalternes.
Ils préparaient les parchemins et les couleurs, dessinaient les motifs selon les indications du maître, posaient les ors et les fonds. Saint-Pixel faisait les finitions, travaillait les visages
et les carnations, posait le cernage et les rehauts. Son œuvre de cette période renferme d'étranges femmes blondes vêtues d'habits rouge à points noirs rappelant les ailes des coccinelles.
A l'âge de 51 ans, il décida de repartir en voyage. Il voulait revoir le ciel incroyablement bleu des bords de la Méditerranée. Bien mal lui en prit. La seconde
croisade, organisée par le roi Louis VII et par l'empereur d'Allemagne Conrad III venait de commencer. Des troupes militaires et civiles rejoignaient les régions du sud-est de la France. Les
chemins étaient peu sûrs, car nombre de vandales et de bandits de grands chemins en profitaient pour piller les Croisés. Avant d'arriver à Fougères, Saint-Pixel et ses trois compagnons qui
l'accompagnaient furent attaquer par des brigands qui voulaient surtout leur voler leurs mules.
Saint-Pixel essaya de les amadouer, mais rien ne put faire fléchir ces bandits. Un des moines qui voulait absolument garder sa mule reçu un coup de fourche dans la
ventre. C'est en essayant de lui porter secours que Saint-Pixel reçu à son tour un coup de bâton derrière la tête. Les voleurs se jetèrent sur les sacs des quatre moines. Les brigands
s'énervèrent en découvrant que les sacs ne contenaient aucun trésor ni aucune richesse, mais des peintures, des pinceaux et des parchemins.
Ils forcèrent Saint-Pixel et son dernier compagnon encore vivant à avaler le contenu des pots de couleur. Saint-Pixel fut contraint de boire les préparations
chimiques et colorées. Beaucoup de ces produits étaient extrêmement dangereux pour la santé. Certains contenaient des substances nocives et vénéneuses. Le tout se mélangea dans son estomac et il
commença à avoir d'atroces souffrances. Il se mit à vomir, à cracher, à tousser. Il souffrit le martyre pendant plusieurs heures. Ses yeux se révulsèrent, sa langue pendait hors de sa bouche,
noire et enflée. Il hurla quand les peintures attaquèrent ses boyaux et ses reins. Il demanda du cidre ou de l'eau sous les quolibets de ses bourreaux. Son calvaire dura tout un
après-midi.
Les voleurs s'enfuirent à l'approche d'une patrouille de soldats qui partaient pour la croisade. Saint-Pixel, quasiment inconscient, fut amené dans une masure
voisine. Son corps devenait étrangement coloré, des taches multicolores apparaissaient d'abord sur son visage, puis sur tout son corps. Ses taches semblaient se déplacer très vite. Elles
changeaient de couleurs en se croisant. On aurait dit des tatouages bougeant sous sa peau. Les soldats crurent à un envoûtement, à un phénomène maléfique. Ils firent appeler des moines d'une
abbaye voisine. Un d'eux reconnu Saint-Pixel. Sa bouche continuait à baver une écume blanche, striée de rayures multicolores. Les moines ne se prononcèrent pas et firent appeler un prêtre
exorciste. Mais celui-ci cru reconnaître la présence du diable et s'enfuit sur le champ.
En début de soirée, Saint-Pixel, posé sur un grabat dans une masure insalubre, repris un peu connaissance et prononça ses dernières paroles, devenues mythiques par
la suite : 'Les coccinelles se rassemblent…, tout devient trouble…, c'est flou…'. Puis il sombra dans un profond coma.
Saint-Pixel mourut deux jours plus tard, sans avoir repris connaissance.
Son corps fut ramené au monastère du Bec et enterré dans le petit cimetière, à quelques mètres de son atelier. La nouvelle de sa mort causa une grande surprise dans
la région et la ferveur populaire commença à répandre le bruit que Saint-Pixel avait fait des miracles.
Il est vrai que toutes les enluminures que les moines approchaient de sa sépulture se chargeaient de petits points carrés. Elles se simplifiaient, comme si
l'artiste avait tout peint à base de carrés, comme si les différentes zones de couleurs se regroupaient en formes géométriques régulières. René de Bellac explique que ce phénomène provenait des
visions de Saint-Pixel, visions encore présentes entre les murs du monastère, peintes sur les enluminures. La populace, toujours avide de croyances, s'empara du mythe de Saint-Pixel et parla de
plus en plus des miracles de Saint-Pixel, ou 'miracles des points'. En effet, certains phénomènes inexpliqués, comme la transformation de peintures sur les murs, la disparition d'objets
ou de personnages dans un tableau, et surtout, des peintres qui se remettaient au travail après des années de déprime lui furent attribués.
Mais en cette période de l'Histoire la foi tenait à peu de chose. Soixante ans après
sa mort, Saint-Pixel était oublié de tous. Il tomba dans l'oubli, comme ses techniques pour peindre les paysages. Ses restes furent conservés jusqu'en 122