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Les Petits Potins de L'Histoire

Les Petits Potins de L'Histoire

Bienvenue sur "Petits Potins de L'Histoire" J'espère que vous prendrez plaisir à me lire .... N'hésitez surtout pas à me proposer des idées ou de créer vous même un article, je mettrai en ligne avec plaisir...


Marquis de Sade - Justine ou les malheurs de la vertu (18eme épisode)

Publié par Marquis de Sade sur 20 Mai 2007, 09:50am

Catégories : #Le Marquis de Sade - Justine

Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste (admettons ce délit comme tout autre), que l'inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s'y livreront seront malheureux, parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, et qui ne l'oseront, d'après ces freins, seront également malheureux ; ainsi la loi qui proscrira l'inceste n'aura fait que des infortunés.
Que dans la société voisine, l'inceste ne soit point un crime, ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. Il en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint ; car celui qui aime cette action quelconque s'y livre en paix, et celui qui ne s'en soucie pas ou reste dans une sorte d'indifférence qui n'est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu'il a pu recevoir par une foule d'autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou dans un état d'insouciance qui n'a rien de pénible ; par conséquent rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s'enorgueillissent donc pas de cette sorte d'hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c'est une affaire purement de circonstances, de convention ; mais dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l'obtient un instant n'en est pas pour cela plus belle.



Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin ; mais Rosalie plus douce et bien moins corrompue, Rosalie, détestant les horreurs auxquelles elle était soumise, se livrait plus docilement à mes avis : je désirais avec ardeur lui faire remplir ses premiers devoirs de religion ; il aurait fallu pour cela mettre un prêtre dans la confidence, et Rodin n'en voulait aucun dans sa maison, il les avait en horreur comme le culte qu'ils professaient : pour rien au monde, il n'en eût souffert un près de sa fille ; conduire cette jeune personne à un directeur était également impossible : Rodin ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu'elle fût accompagnée ; il fallut donc attendre que quelque occasion se présentât ; et pendant ces délais, j'instruisais cette jeune personne ; en lui donnant le goût des vertus, je lui inspirais celui de la religion, je lui en dévoilais les saints dogmes et les sublimes mystères, je liais tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur que je les rendais indispensables au bonheur de sa vie.

- Ô mademoiselle, lui disais-je un jour en recueillant les larmes de sa componction, l'homme peut-il s'aveugler au point de croire qu'il ne soit pas destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu'il ait été doué du pouvoir et de la faculté de connaître son Dieu, pour s'assurer que cette faveur ne lui a été accordée que pour remplir les devoirs qu'elle impose ? Or, quelle peut être la base du culte dû à l'éternel, si ce n'est la vertu dont lui-même est l'exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d'autres lois que le bien ? et nos cœurs peuvent-ils lui plaire si le bien n'en est l'élément ? Il me semble qu'avec les âmes sensibles, il ne faudrait employer d'autres motifs d'amour envers cet Être suprême que ceux qu'inspire la reconnaissance. N'est-ce pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers, et ne lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison plus forte encore établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs ; pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu'exige sa loi, puisque ce sont les mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N'est-il pas doux de sentir qu'on se rend digne de l'Être suprême rien qu'en exerçant les vertus qui doivent opérer notre contentement sur la terre, et que les moyens qui nous rendent dignes de vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous donnent après cette vie l'assurance de renaître auprès du trône de Dieu ? Ah ! Rosalie, comme ils s'aveuglent, ceux qui voudraient nous ravir cet espoir !


Trompés, séduits par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les vérités éternelles que d'abandonner ce qui peut les en rendre dignes. Ils aiment mieux dire : On nous trompe, que d'avouer qu'ils se trompent eux-mêmes ; l'idée des pertes qu'ils se préparent troublerait leurs indignes voluptés ; il leur paraît moins affreux d'anéantir l'espoir du ciel que de se priver de ce qui doit le leur acquérir ? Mais quand elles s'affaiblissent en eux, ces tyranniques passions, quand le voile est déchiré, quand rien ne balance plus dans leur cœur corrompu cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il doit être, ô Rosalie, ce cruel retour sur eux-mêmes ! combien le remords qui l'accompagne doit leur faire payer cher l'instant d'erreur qui les aveuglait ! Voilà l'état où il faut juger l'homme pour régler sa propre conduite : ce n'est ni dans l'ivresse, ni dans le transport d'une fièvre ardente que nous devons croire à ce qu'il dit, c'est lorsque sa raison calmée, jouissant de toute son énergie, cherche la vérité, la devine et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes alors cet Être saint autrefois méconnu ; nous l'implorons, il nous console ; nous le prions, il nous écoute.

Eh ! Pourquoi donc le nierais-je, pourquoi le méconnaîtrais-je, cet objet si nécessaire au bonheur ? Pourquoi préférerais-je de dire avec l'homme égaré : Il n'est point de Dieu, tandis que le cœur de l'homme raisonnable m'offre, à tout instant, des preuves de l'existence de cet Être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu'il existe un Dieu, ce Dieu mérite un culte, et la première base de ce culte est incontestablement la vertu.



De ces premières vérités, je déduisais facilement les autres, et Rosalie, déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen, je le répète, de joindre un peu de pratique à la morale ? Rosalie, contrainte d'obéir à son père, ne pouvait tout au plus y montrer que du dégoût, et, avec un homme comme Rodin, cela ne pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun de mes systèmes ne tenait contre lui ; mais si je ne réussissais pas à le convaincre, au moins ne m'ébranlait-il pas.


Cependant, une telle école, des dangers si permanents, si réels, me firent trembler pour Rosalie, au point que je ne me crus nullement coupable en l'engageant à fuir de cette maison perverse. Il me semblait qu'il y avait un moindre mal à l'arracher du sein de son incestueux père que de l'y laisser au hasard de tous les risques qu'elle y pouvait courir. J'avais déjà touché légèrement cette matière et je n'étais peut-être pas très loin d'y réussir, quand tout à coup Rosalie disparut de la maison, sans qu'il me fût possible de savoir où elle était. Interrogeais-je les femmes de chez Rodin, ou Rodin lui-même, on m'assurait qu'elle était allée passer la belle saison chez une parente, à dix lieues de là. M'informais-je dans le voisinage, d'abord on s'étonnait d'une pareille question faite par quelqu'un du logis, puis on me répondait comme Rodin et ses domestiques : on l'avait vue, on l'avait embrassée la veille, le jour même de son départ ; et je recevais les mêmes réponses partout. Quand je demandais à Rodin pourquoi ce départ m'avait été caché, pourquoi je n'avais pas suivi ma maîtresse, il m'assurait que l'unique raison avait été de prévenir une scène douloureuse pour l'une et pour l'autre, et qu'assurément je reverrais bientôt celle que j'aimais. Il fallut se payer de ces réponses, mais s'en convaincre était plus difficile. Était-il présumable que Rosalie, Rosalie qui m'aimait tant ! eût consenti à me quitter sans me dire un mot ? Et, d'après ce que je connaissais du caractère de Rodin, n'y avait-il pas bien à appréhender pour le sort de cette malheureuse ? Je résolus donc de mettre tout en usage pour savoir ce qu'elle était devenue, et pour y parvenir tous les moyens me parurent bons.



Dès le lendemain, me trouvant seule au logis, j'en parcours soigneusement tous les coins ; je crois entendre quelques gémissements au fond d'une cave très obscure... Je m'approche, un tas de bois paraissait boucher une porte étroite et reculée ; j'avance en écartant tous les obstacles... de nouveaux sons se font entendre ; je crois en démêler l'organe... Je prête mieux l'oreille... je ne doute plus.
- Thérèse ! entends-je enfin, ô Thérèse, est-ce toi ?
- Oui, chère et tendre amie ! m'écriai-je, en reconnaissant la voix de Rosalie... oui, c'est Thérèse que le ciel envoie te secourir...


Et mes questions multipliées laissent à peine à cette intéressante fille le temps de me répondre. J'apprends enfin que quelques heures avant sa disparition, Rombeau, l'ami, le confrère de Rodin, l'avait examinée nue, et qu'elle avait reçu de son père l'ordre de se prêter, avec ce Rombeau, aux mêmes horreurs que Rodin exigeait chaque jour d'elle ; qu'elle avait résisté, mais que Rodin, furieux, l'avait saisie et présentée lui-même aux attentats débordés de son confrère ; qu'ensuite, les deux amis s'étaient fort longtemps parlé bas, la laissant toujours nue, et venant par intervalles l'examiner de nouveau, en jouir toujours de cette même manière criminelle, ou la maltraiter en cent façons différentes ; que définitivement, après quatre ou cinq heures de cette séance, Rodin lui avait dit qu'il allait l'envoyer à la campagne chez une de ses parentes ; mais qu'il fallait partir tout de suite et sans parler à Thérèse, pour des raisons qu'il lui expliquerait le lendemain lui-même dans cette campagne, où il irait aussitôt la rejoindre. Il avait fait entendre à Rosalie qu'il s'agissait d'un mariage pour elle, et que c'était en raison de cela que son ami Rombeau l'avait examinée, afin de voir si elle était en état de devenir mère. Rosalie était effectivement partie sous la conduite d'une vieille femme ; elle avait traversé le bourg, dit adieu en passant à plusieurs connaissances ; mais aussitôt que la nuit était venue, sa conductrice l'avait ramenée dans la maison de son père où elle était rentrée à minuit. Rodin, qui l'attendait, l'avait saisie, lui avait intercepté de sa main l'organe de la voix, et l'avait, sans dire un mot, plongée dans cette cave où on l'avait d'ailleurs assez bien nourrie et soignée depuis qu'elle y était.

- Je crains tout, ajouta cette pauvre fille ; la conduite de mon père envers moi depuis ce temps, ses discours, ce qui a précédé l'examen de Rombeau, tout, Thérèse, tout prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de leurs expériences, et c'en est fait de ta pauvre Rosalie.



Après les larmes qui coulèrent abondamment de mes yeux, je demandai à cette pauvre fille si elle savait où l'on mettait la clef de cette cave : elle l'ignorait ; mais elle ne croyait pourtant point que l'on eût l'usage de l'emporter. Je la cherchai de tous côtés ; ce fut en vain ; et l'heure de reparaître arriva sans que je pusse donner à cette chère enfant d'autres secours que des consolations, quelques espérances, et des pleurs. Elle me fit jurer de revenir le lendemain ; je le lui promis, l'assurant même que si, à cette époque, je n'avais rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, je quitterais sur-le-champ la maison, je porterais mea plaintes en justice, et la soustrairais, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait.

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