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Les Petits Potins de L'Histoire

Les Petits Potins de L'Histoire

Bienvenue sur "Petits Potins de L'Histoire" J'espère que vous prendrez plaisir à me lire .... N'hésitez surtout pas à me proposer des idées ou de créer vous même un article, je mettrai en ligne avec plaisir...


Marquis de Sade - Justine ou les malheurs de la vertu (20eme épisode)

Publié par Marquis de Sade sur 20 Mai 2007, 10:02am

Catégories : #Le Marquis de Sade - Justine

Quelles qu'eussent été mes peines jusques alors, au moine mon innocence me restait. Uniquement victime des attentats de quelques monstres, à peu de chose près néanmoins je pouvais me croire encore dans la classe des filles honnêtes. Au fait, je n'avais été vraiment souillée que par un viol fait depuis cinq ans, dont les traces étaient refermées... un viol consommé dans un instant où mes sens engourdis ne m'avaient pas même laissé la faculté de le sentir. Qu'avais-je d'ailleurs à me reprocher ? Rien, oh ! rien sans doute, et mon cœur était pur ; j'en étais trop glorieuse, ma présomption devait être punie, et les outrages qui m'attendaient allaient devenir tels, qu'il ne me serait bientôt plus possible, quelque peu que j'y participasse, de former au fond de mon cœur les mêmes sujets de consolation.


J'avais toute ma fortune sur moi cette fois-ci : c'est-à-dire environ cent écus, somme résultative de ce que j'avais sauvé de chez Bressac et de ce que j'avais gagné chez Rodin. Dans l'excès de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de ce qu'on ne m'avait point enlevé ces secoure ; je me flattais qu'avec la frugalité, la tempérance, l'économie auxquelles j'étais accoutumée, cet argent me suffirait au moins jusqu'à ce que je fusse en situation de pouvoir trouver quelque place. L'exécration qu'on venait de me faire ne paraissait point, j'imaginais pouvoir la déguiser toujours et cette flétrissure ne m'empêcherait pas de gagner ma vie. J'avais vingt-deux ans, une bonne santé, une figure dont, pour mon malheur, on ne faisait que trop d'éloges ; quelques vertus qui, quoiqu'elles m'eussent toujours nui, me consolaient pourtant, comme je viens de vous le dire, et me faisaient espérer qu'enfin le ciel leur accorderait sinon des récompenses, au moins quelque cessation aux maux qu'elles m'avaient attirés. Pleine d'espoir et de courage, je poursuivis ma route jusqu'à Sens, où je me reposai quelques jours. Une semaine me remit entièrement ; peut-être eussé-je trouvé quelque place dans cette ville, mais pénétrée de la nécessité de m'éloigner, je me remis en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné ; j'avais beaucoup entendu parler de ce paya, je m'y figurais trouver le bonheur. Nous allons voir comme j'y réussis.



Dans aucune circonstance de ma vie, les sentiments de religion ne m'avaient abandonnée. Méprisant les vains sophismes des esprits forts, les croyant tous émanés du libertinage bien plus que d'une ferme persuasion, je leur opposais ma conscience et mon cœur, et trouvais au moyen de l'un et de l'autre tout ce qu'il fallait pour y répondre. Souvent forcée par mes malheurs de négliger mes devoirs de piété, je réparais ces torts aussitôt que j'en trouvais l'occasion.


Je venais de partir d'Auxerre le 7 d'août, je n'en oublierai jamais l'époque ; j'avais fait environ deux lieues, et la chaleur commençant à m'incommoder, je montai sur une petite éminence couverte d'un bouquet de bois, peu éloignée de la route, avec le dessein de m'y rafraîchir et d'y sommeiller une couple d'heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté que sur le grand chemin ; je m'établis au pied d'un chêne, et après un déjeuner frugal, je me livre aux douceurs du sommeil. J'en avais joui longtemps avec tranquillité, lorsque mes yeux se rouvrant je me plais à contempler le paysage qui se présente à moi dans le lointain. Du milieu d'une forêt, qui s'étendait à droite, je crus voir à près de trois ou quatre lieues de moi un petit clocher s'élever modestement dans l'air... Aimable solitude, me dis-je, que ton séjour me fait envie ! tu dois être l'asile de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s'occupent que de Dieu... que de leurs devoirs ; ou de quelques saints ermites uniquement consacrés à la religion... Éloignées de cette société pernicieuse où le crime veillant sans cesse autour de l'innocence la dégrade et l'anéantit... ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j'en suis sûre, et quand les crimes de l'homme les exilent de dessus la terre, c'est là, c'est dans cette retraite solitaire qu'elles vont s'ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et les cultivent chaque jour.



J'étais anéantie dans ces pensées, lorsqu'une fille de mon âge, gardant des moutons sur ce plateau, s'offrit tout à coup à ma vue ; je l'interroge sur cette habitation, elle me dit que ce que je vois est un couvent de Bénédictins, occupé par quatre solitaires dont rien n'égale la religion, la continence et la sobriété. « On y va, me dit cette jeune fille, une fois par an en pèlerinage près d'une Vierge miraculeuse, dont les gens pieux obtiennent tout ce qu'ils veulent. » Singulièrement émue du désir d'aller aussitôt implorer quelques secours aux pieds de cette sainte Mère de Dieu, je demande à cette fille si elle veut y venir prier avec moi ; elle me répond que cela est impossible, que sa mère l'attend ; mais que la route est aisée. Elle me l'indique, elle m'assure que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, me recevra parfaitement bien, et m'offrira tous les secours qui pourront m'être nécessaires.

- On le nomme dom Sévérino, continua cette fille ; il est Italien, proche parent du Pape qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé plus des deux tiers en France... Vous en serez contente, mademoiselle, continua la bergère ; allez vous édifier dans cette sainte solitude, et vous n'en reviendrez que meilleure.



Ce récit enflammant encore davantage mon zèle, il me devint impossible de résister au désir violent que j'éprouvais daller visiter cette sainte église et d'y réparer par quelques actes pieux les négligences dont j'étais coupable. Quelque besoin que j'aie moi-même de charités, je donne un écu à cette fille, et me voilà dans la route de Sainte-Marie-des-Bois : tel était le nom du couvent vers lequel je dirigeai mes pas.



Dès que je fus descendue dans la plaine, je n'aperçus plus le clocher ; je n'avais pour me guider que la forêt, et je commençai dès lors à croire que l'éloignement dont j'avais oublié de m'informer était bien autre que l'estimation que j'en avais faite ; mais rien ne me décourage, j'arrive au bord de la forêt, et voyant qu'il me reste encore assez de jour, je me détermine à m'y enfoncer, m'imaginant toujours pouvoir arriver au couvent avant la nuit. Cependant nulle trace humaine ne se présente à mes yeux... Pas une maison, et pour tout chemin un sentier peu battu que je suivais à tout hasard. J'avais au moins déjà fait cinq lieues et je ne voyais encore rien s'offrir, lorsque l'astre ayant absolument cessé d'éclairer l'univers, il me sembla ouïr le son d'une cloche... J'écoute, je marche vers le bruit, je me hâte ; le sentier s'élargit un peu, j'aperçois enfin quelques haies, et bientôt après le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude, aucune habitation ne l'avoisinait, la plus prochaine était à six lieues, et des bois immenses entouraient la maison de toutes parts ; elle était située dans un fond, il m'avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m'avait fait perdre le clocher de vue, dès que je m'étais trouvée dans la plaine.

La cabane d'un jardinier touchait aux murs du couvent ; c'était là que l'on s'adressait avant que d'entrer. Je demande à cette espèce de portier s'il est permis de parler au supérieur ; il s'informe de ce que je lui veux ; je fais entendre qu'un devoir de religion m'attire dans cette pieuse retraite, et que je serais bien consolée de toutes les peines que j'ai prises pour y parvenir si je pouvais me jeter un instant aux pieds de la miraculeuse Vierge et des saints ecclésiastiques dans la maison desquels cette divine image se conserve. Le jardinier sonne, et pénètre au couvent ; mais comme il est tard et que les Pères soupaient, il est quelque temps à revenir. Il reparaît enfin avec un des religieux :

- Mademoiselle, me dit-il, voilà dom Clément, l'économe de la maison ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d'interrompre le supérieur.

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