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Les Petits Potins de L'Histoire

Les Petits Potins de L'Histoire

Bienvenue sur "Petits Potins de L'Histoire" J'espère que vous prendrez plaisir à me lire .... N'hésitez surtout pas à me proposer des idées ou de créer vous même un article, je mettrai en ligne avec plaisir...


Marquis de Sade - Justine ou les malheurs de la vertu (26 eme épisode)

Publié par Marquis de Sade sur 20 Mai 2007, 12:03pm

Catégories : #Le Marquis de Sade - Justine

 Tout fut calme le reste de la nuit. En se levant, le moine se contenta de nous toucher et de nous examiner toutes les deux ; et comme il allait dire sa messe, nous rentrâmes au sérail. La doyenne ne put s'empêcher de me désirer dans l'état d'inflammation où elle prétendait que je devais être ; anéantie comme je l'étais, pouvais-je me défendre ? Elle fit ce qu'elle voulut, assez pour me convaincre qu'une femme même, à pareille école, perdant bientôt toute la délicatesse et toute la retenue de son sexe, ne pouvait, à l'exemple de ses tyrans, devenir qu'obscène ou cruelle.



    Deux nuits après, je couchai chez Jérôme ; je ne vous peindrai point ses horreurs, elles furent plus effrayantes encore. Quelle école, grand Dieu ! Enfin, au bout d'une semaine, toutes mes tournées furent faites. Alors Omphale me demanda s'il n'était pas vrai que, de tous, Clément fût celui dont j'eusse le plus à me plaindre.
    - Hélas ! répondis-je, au milieu d'une foule d'horreurs et de saletés qui tantôt dégoûtent et tantôt révoltent, il est bien difficile que je prononce sur le plus odieux de ces scélérats ; je suis excédée de tous, et je voudrais déjà me voir dehors, quel que soit le destin qui m'attende.
    - Il serait possible que tu fusses bientôt satisfaite, me répondit ma compagne ; nous touchons à l'époque de la fête : rarement cette circonstance a lieu sans leur rapporter des victimes ; ou ils séduisent des jeunes filles par le moyen de la confession, ou ils en escamotent, s'ils le peuvent ; autant de nouvelles recrues qui supposent toujours des réformes...



    Elle arriva, cette fameuse fête... Pourrez-vous croire, madame, à quelle impiété monstrueuse se portèrent les moines à cet événement ? Ils imaginèrent qu'un miracle visible doublerait l'éclat de leur réputation ; en conséquence ils revêtirent Florette, la plus jeune des filles, de tous les ornements de la Vierge ; par des cordons qui ne se voyaient pas, ils la lièrent au mur de la niche, et lui ordonnèrent de lever tout à coup les bras avec componction vers le ciel, quand on y élèverait l'hostie. Comme cette petite créature était menacée des plus cruels châtiments si elle venait à dire un seul mot, ou à manquer son rôle, elle s'en tira à merveille, et la fraude eut tout le succès qu'on pouvait en attendre. Le peuple cria au miracle, laissa de riches offrandes à la Vierge, et s'en retourna plus convaincu que jamais de l'efficacité des grâces de cette mère céleste. Nos libertins voulurent, pour doubler leurs impiétés, que Florette parût aux orgies du soir dans les mêmes vêtements qui lui avaient attiré tant d'hommages, et chacun d'eux enflamma ses odieux désirs à la soumettre, sous ce costume, à l'irrégularité de ses caprices. Irrités de ce premier crime, les sacrilèges ne s'en tiennent point là : ils font mettre nue cette enfant, ils la couchent à plat ventre sur une grande table, ils allument des cierges, ils placent l'image de notre Sauveur au milieu des reins de la jeune fille et osent consommer sur ses fesses le plus redoutable de nos mystères. Je m'évanouis à ce spectacle horrible, il me fut impossible de le soutenir. Sévérino, me voyant en cet état, dit que pour m'y apprivoiser il fallait que je servisse d'autel à mon tour. On me saisit ; on me place au même lieu que Florette ; le sacrifice se consomme, et l'hostie... ce symbole sacré de notre auguste religion... Sévérino s'en saisit, il l'enfonce au local obscène de ses sodomites jouissances..., la foule avec injure..., la presse avec ignominie sous les coups redoublés de son dard monstrueux, et lance, en blasphémant, sur le corps même de son Sauveur, les flots impurs du torrent de sa lubricité !



    On me retira sans mouvement de ses mains ; il fallut me porter dans ma chambre où je pleurai huit jours de suite le crime horrible auquel j'avais servi malgré moi. Ce souvenir brise encore mon âme, je n'y pense pas sans frémir... La religion est en moi l'effet du sentiment ; tout ce qui l'offense, ou l'outrage, fait jaillir le sang de mon cœur.


    L'époque du renouvellement du mois allait arriver, lorsque Sévérino entre un matin, vers les neuf heures, dans notre chambre. Il paraissait très enflammé ; une sorte d'égarement se peignait dans ses yeux ; il nous examine, nous place tour à tour dans son attitude chérie, et s'arrête particulièrement à Omphale. Il reste plusieurs minutes à la contempler dans cette posture, il s'excite sourdement, il baise ce qu'on lui présente, fait voir qu'il est en état de consommer, et ne consomme rien. La faisant ensuite relever, il lance sur elle des regards où se peignent la rage et la méchanceté ; puis, lui appliquant à tour de reins un vigoureux coup de pied dans le bas-ventre, il l'envoie tomber à vingt pas de là.

    - La société te réforme, catin, lui dit-il ; elle est lasse de toi ; sois prête à l'entrée de la nuit, je viendrai te chercher moi-même.
    Et il sort. Dès qu'il est parti, Omphale se relève ; elle se jette en pleurs dans mes bras.
    - Eh bien ! me dit-elle, à l'infamie, à la cruauté des préliminaires, peux-tu t'aveugler encore sur les suites ? Que vais-je devenir, grand Dieu !
    - Tranquillise-toi, dis-je à cette malheureuse, je suis maintenant décidée à tout ; je n'attends que l'occasion ; peut-être se présentera-t-elle plus tôt que tu ne penses ; je divulguerai ces horreurs ; s'il est vrai que leurs procédés soient aussi cruels que nous avons lieu de le croire, tâche d'obtenir quelques délais, et je t'arracherai de leurs mains.



    Dans le cas où Omphale serait relâchée, elle jura de même de me servir, et nous pleurâmes toutes deux. La journée se passa sans événements ; vers les cinq heures, Sévérino remonta lui-même.
    - Allons, dit-il brusquement à Omphale, es-tu prête ?
    - Oui, mon père, répondit-elle en sanglotant ; permettez que j'embrasse mes compagnes.
    - Cela est inutile, dit le moine ; nous n'avons pas le temps de faire une scène de pleurs ; on nous attend, partons.
    Alors elle demanda s'il fallait qu'elle emportât ses hardes.
    - Non, dit le supérieur, tout n'est-il pas de la maison ? Vous n'avez plus besoin de cela.
    Puis se reprenant, comme quelqu'un qui en a trop dit :
    - Ces hardes vous deviennent inutiles, vous en ferez faire sur votre taille qui vous iront mieux ; contentez-vous donc d'emporter seulement ce que vous avez sur vous.
    Je demandai au moine s'il voulait me permettre d'accompagner Omphale seulement jusqu'à la porte de la maison... Il me répondit par un regard qui me fit reculer d'effroi... Omphale sort, elle jette sur nous des yeux remplis d'inquiétude et de larmes, et dès qu'elle est dehors, je me précipite sur mon lit, au désespoir.
   


 Accoutumées à ces événements, ou s'aveuglant sur leurs suites, mes compagnes y prirent moins de part que moi, et le supérieur rentra au bout d'une heure ; il venait prendre celles du souper. J'en étais ; il ne devait y avoir que quatre femmes, la fille de douze ans, celle de seize, celle de vingt-trois et moi. Tout se passa à peu près comme les autres jours ; je remarquai seulement que les filles de garde ne s'y trouvèrent pas, que les moines se parlèrent souvent à l'oreille, qu'ils burent beaucoup, qu'ils s'en tinrent à exciter violemment leurs désirs, sans jamais se permettre de les consommer, et qu'ils nous renvoyèrent de beaucoup meilleure heure, sans en garder aucune à coucher... Quelles inductions tirer de ces remarques ? Je les fis parce qu'on prend garde à tout dans de semblables circonstances, mais qu'augurer de là ? Ah ! ma perplexité était telle, qu'aucune idée ne se présentait à mon esprit qu'elle ne fût aussitôt combattue par une autre ; en me rappelant les propos de Clément je devais tout craindre sans doute ; et puis, l'espoir... ce trompeur espoir qui nous console, qui nous aveugle et nous fait ainsi presque autant de bien que de mal, l'espoir enfin venait me rassurer... Tant d'horreurs étaient si loin de moi, qu'il m'était impossible de les supposer ! Je me couchai dans ce terrible état ; tantôt persuadée qu'Omphale ne manquerait pas au serment ; convaincue l'instant d'après que les cruels moyens qu'on prendrait vis-à-vis d'elle lui ôteraient tout pouvoir de nous être utile. Et telle fut ma dernière opinion quand je vis finir le troisième jour sans avoir encore entendu parler de rien.


    Le quatrième je me trouvais encore du souper ; il était nombreux et choisi. Ce jour-là, les huit plus belles femmes s'y trouvaient ; on m'avait fait la grâce de m'y comprendre ; les filles de garde y étaient aussi. Dès en entrant nous vîmes notre nouvelle compagne.
    - Voilà celle que la société destine à remplacer Omphale, mesdemoiselles, nous dit Sévérino.
   



 Et en disant cela, il arracha du buste de cette fille les mantelets, les gazes dont elle était couverte, et nous vîmes une jeune personne de quinze ans, de la figure la plus agréable et la plus délicate : elle leva ses beaux veux avec grâce sur chacune de nous ; ils étaient encore humides de larmes, mais de l'intérêt le plus vif ; sa taille était souple et légère, sa peau d'une blancheur éblouissante, les plus beaux cheveux du monde, et quelque close de si séduisant dans l'ensemble, qu'il était impossible de la voir sans se sentir involontairement entraîné vers elle. On la nommait Octavie ; nous sûmes bientôt qu'elle était fille de la première qualité, née à Paris et sortant du couvent pour venir épouser le comte de *** : elle avait été enlevée dans sa voiture avec deux gouvernantes et trois laquais ; elle ignorait. ce qu'était devenue sa suite ; on l'avait prise seule vers l'entrée de la nuit, et, après lui avoir bandé les yeux, on l'avait conduite où nous la voyions sans qu'il lui fût devenu possible d'en savoir davantage.



    Personne ne lui avait encore dit un mot. Nos quatre libertins, un instant en extase devant autant de charmes, n'eurent la force que de les admirer. L'empire de la beauté contraint au respect ; le scélérat le plus corrompu lui rend malgré son cœur une espèce de culte qu'il n'enfreint jamais sans remords ; mais des monstres tels que ceux auxquels nous avions affaire languissent peu sous de tels freins.
    - Allons, bel enfant, dit le supérieur en l'attirant avec impudence vers le fauteuil sur lequel il était assis, allons, faites-nous voir si le reste de vos charmes répond à ceux que la nature a placés avec tant de profusion sur votre physionomie.


    Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait, et qu'elle cherchait à s'éloigner, Sévérino, la saisissant brusquement au travers du corps :
    - Comprenez, lui dit-il, petite Agnès, comprenez donc que ce qu'on veut vous dire est de vous mettre à l'instant toute nue.
    Et le libertin, à ces mots, lui glisse une main sous les jupes en la contenant de l'autre ; Clément s'approche, il relève jusqu'au-dessus des reins les vêtements d'Octavie, et expose, au moyen de cette manœuvre, les attraits les plus doux, les plus appétissants qu'il soit possible de voir ; Sévérino, qui touche, mais qui n'aperçoit pas, se courbe pour regarder, et les voilà tous quatre à convenir qu'ils n'ont jamais rien vu d'aussi beau. Cependant la modeste Octavie, peu faite à de pareils outrages, répand des larmes et se défend.
    - Déshabillons, déshabillons, dit Antonin, on ne peut rien voir comme cela.
   



 Il aide à Sévérino, et dans l'instant les attraits de la jeune fille paraissent à nos yeux, sans voile. Il n'y eut jamais sans doute une peau plus blanche, jamais des formes plus heureuses... Dieu, quel crime !... Tant de beautés, tant de fraîcheur, tant d'innocence et de délicatesse devaient-elles devenir la proie de ces barbares ! Octavie, honteuse, ne sait où fuir pour dérober ses charmes, partout elle ne trouve que des yeux qui les dévorent, que des mains brutales qui les fouillent ; le cercle se forme autour d'elle, et, ainsi que je l'avais fait, elle le parcourt en tous les sens. Le brutal Antonin n'a pas la force de résister ; un cruel attentat détermine l'hommage, et l'encens fume aux pieds du dieu. Jérôme la compare à notre jeune camarade de seize ans, la plus jolie du sérail sans doute ; il place auprès l'un de l'autre ; les deux autels de son culte.
    - Ah ! que de blancheur et de grâces ! dit-il, en touchant Octavie, mais que de gentillesse et de fraîcheur se trouvent également dans celle-ci ! En vérité, poursuit le moine en feu, je suis incertain.
    Puis, imprimant sa bouche sur les attraits que ses yeux confrontent :
    - Octavie, s'écria-t-il, tu auras la pomme ; il ne tient qu'à toi, donne-moi le fruit précieux de cet arbre adoré de mon cœur... Oh ! oui, oui, donne-m'en l'une ou l'autre, et j'assure à jamais le prix de la beauté à qui m'aura servi plus tôt.




    Sévérino voit qu'il est temps de songer à des choses plus sérieuses : absolument hors d'état d'attendre, il s'empare de cette infortunée, il la place suivant ses désirs ; ne s'en rapportant pas encore assez à ses soins, il appelle Clément à son aide. Octavie pleure et n'est pas entendue ; le feu brille dans les regards du moine impudique, maître de la place, on dirait qu'il n'en considère les avenues que pour l'attaquer plus sûrement ; aucune ruse, aucun préparatif ne s'emploient ; cueillerait-il les roses avec tant de charmes, s'il en écartait les épines ? Quelque énorme disproportion qui se trouve entre la conquête et l'assaillant, celui-ci n'entreprend pas moins le combat ; un cri perçant annonce la victoire, mais rien n'attendrit l'ennemi ; plus la captive implore sa grâce, plus on la presse avec vigueur, et la malheureuse a beau se débattre, elle est bientôt sacrifiée.
    - Jamais laurier ne fut plus difficile, dit Sévérino en se retirant ; j'ai cru que pour la première fois de ma vie j'échouerais près du port... Ah ! que d'étroit et que de chaleur ! c'est le Ganymède des dieux.
    - Il faut que je la ramène au sexe que tu viens de souiller, dit Antonin, la saisissant de là, et sans vouloir la laisser relever : il est plus d'une brèche au rempart, dit-il.
    Et s'approchant avec fierté, en un instant il est au sanctuaire. De nouveaux cris se font entendre.
    - Dieu soit loué ! dit le malhonnête homme, j'aurais douté de mes succès sans les gémissements de la victime, mais mon triomphe est assuré, car voilà du sang et des pleurs.
    - En vérité, dit Clément, s'avançant les verges en main, je ne dérangerai pas non plus cette douce attitude, elle favorise trop mes désirs.
    La fille de garde de Jérôme et celle de trente ans contenaient Octavie : Clément considère, il touche ; la jeune fille effrayée l'implore et ne l'attendrit pas.
    - Oh ! mes amis, dit le moine exalté, comment ne pas fustiger l'écolière qui nous montre un aussi beau cul ?
   



 L'air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruit sourd de leurs cinglons sur ces belles chairs ; les cris d'Octavie s'y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent : quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous toutes, à mille obscénités ! Ils l'applaudissent, ils l'encouragent ; cependant la peau d'Octavie change de couleur, les teintes de l'incarnat le plus vif se joignent à l'éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l'Amour, si la modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur un crime affreux envers ses lois ; rien n'arrête le perfide moine ; plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévérité du régent ; depuis le milieu des reins jusqu'au bas des cuisses, tout est traité de la même manière, et c'est enfin sur les vestiges sanglants de ses plaisirs que le perfide apaise ses feux.
    - Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant la belle, et s'adaptant à ses lèvres de corail : voilà le temple où je vais sacrifier... et dans cette bouche enchanteresse...
    Je me tais... C'est le reptile impur flétrissant une rose, ma comparaison vous dit tout.
  



  Le reste de la soirée devint semblable à tout ce que vous savez, si ce n'est que la beauté, l'âge touchant de cette jeune fille, enflammant encore mieux ces scélérats, toutes leurs infamies redoublèrent, et la satiété bien plus que la commisération, en renvoyant cette malheureuse dans sa chambre, lui rendit au moins pour quelques heures le calme dont elle avait besoin.
   


 J'aurais bien désiré pouvoir la consoler cette première nuit, mais obligée de la passer avec Sévérino, c'eût été moi-même au contraire qui me fusse trouvée dans le cas d'avoir grand besoin de secours. J'avais eu le malheur, non pas de plaire, le mot ne serait pas convenable, mais d'exciter plus vivement qu'une autre les infâmes désirs de ce sodomite ; il me désirait maintenant presque toutes les nuits ; épuisé de celle-ci, il eut besoin de recherches ; craignant sans doute de ne pas me faire encore assez de mal avec le glaise affreux dont il était doué, il imagina cette fois de me perforer avec un de ces meubles de religieuses que la décence ne permet pas de nommer et qui était d'une grosseur démesurée ; il fallut se prêter à tout. Lui-même faisait pénétrer l'arme en son temple chéri ; à force de secousses elle entra fort avant ; je jette des cris : le moine s'en amuse ; après quelques allées et venues, tout à coup il retire l'instrument avec violence et s'engloutit lui-même au gouffre qu'il vient d'entrouvrir... Quel caprice ! N'est-ce pas là positivement le contraire de tout ce que les hommes peuvent désirer ? Mais qui peut définir l'âme d'un libertin ? Il y a longtemps que l'on sait que c'est là l'énigme de la nature : elle ne nous en a pas encore donné le mot.
   


 Le matin, se trouvant un peu rafraîchi, il voulut essayer d'un autre supplice, il me fit voir une machine encore bien plus grosse : celle-ci était creuse et garnie d'un piston lançant l'eau avec une incroyable roideur par une ouverture qui donnait au jet plus de trois pouces de circonférence ; cet énorme instrument en avait lui-même neuf de tour sur douze de long. Sévérino le fit remplir d'eau très chaude et voulut me l'enfoncer par-devant ; effrayée d'un pareil projet, je me jette à ses genoux pour lui demander grâce, mais il est dans une de ces maudites situations où la pitié ne s'entend plus, où les passions, bien plus éloquentes, mettent à sa place, en l'étouffant, une cruauté souvent bien dangereuse. Le moine me menace de toute sa colère si je ne me prête pas ; il faut obéir. La perfide machine pénétra des deux tiers, et le déchirement qu'elle m'occasionne joint à l'extrême chaleur dont elle est, sont prêts à m'ôter l'usage de mes sens ; pendant ce temps, le supérieur, ne cessant d'invectiver les parties qu'il moleste, se fait exciter par sa suivante ; après un quart d'heure de ce frottement qui me lacère, il lâche le piston qui fait jaillir l'eau brûlante au plus profond de la matrice... Je m'évanouis. Sévérino s'extasiait... Il était dans un délire au moins égal à ma douleur.




    - Ce n'est rien que cela, dit le traître, quand j'eus repris mes sens, nous traitons ces attraits-là bien plus durement quelquefois ici... Une salade d'épines, morbleu ! bien poivrée, bien vinaigrée, enfoncée dedans avec la pointe d'un couteau, voilà ce qui leur convient pour les ragaillardir ; à la première faute que tu feras, je t'y condamne, dit le scélérat en maniant encore l'objet unique de son culte.
    Mais deux ou trois hommages, après les débauches de la veille, l'avaient mis sur les dents : je fus congédiée.
   



 Je retrouvai, en rentrant, ma nouvelle compagne dans les pleurs ; je fis ce que je pus pour la calmer, mais il n'est pas aisé de prendre facilement son parti sur un changement de situation aussi affreux ; nette jeune fille avait d'ailleurs un grand fond de religion, de vertu et de sensibilité ; son état ne lui en parut que plus terrible. Omphale avait eu raison de me dire que l'ancienneté n'influait en rien sur les réformes ; que simplement dictées par la fantaisie des moines, ou par leur crainte de quelques recherches ultérieures, on pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans. Il n'y avait pas quatre mois qu'octavie était avec nous, quand Jérôme vint lui annoncer son départ ; quoique ce fût lui qui eût le plus joui d'elle pendant son séjour au couvent, qui eût pu la chérir et la rechercher davantage, la pauvre enfant partit, nous faisant les mêmes promesses qu'Omphale ; elle les tint tout aussi peu.
   



 Je ne m'occupai plus, dès lors, que du projet que j'avais conçu depuis le départ d'Omphale ; décidée à tout pour fuir ce repaire sauvage, rien ne m'effraya pour y réussir. Que pouvais-je appréhender en exécutant ce dessein ? La mort. Et de quoi étais-je sûre en restant ? De la mort. Et en réussissant, je me sauvais. Il n'y avait donc point à balancer, mais il fallait, avant cette entreprise, que les funestes exemples du vice récompensé se reproduisissent encore sous mes yeux ; il était écrit sur le grand livre des destins, sur ce livre obscur dont nul mortel n'a l'intelligence, il y était gravé, dis-je, que tous ceux qui m'avaient tourmentée, humiliée, tenue dans les fers, recevraient sans cesse à mes regards le prix de leurs forfaits, comme si la providence eût pris à tâche de me montrer l'inutilité de la vertu... Funestes leçons qui ne me corrigèrent pourtant point, et qui, dussé-je échapper encore au glaive suspendu sur ma tête, ne m'empêcheront pas d'être toujours l'esclave de cette divinité de mon cœur.
   



 Un matin, sans que nous nous y attendissions, Antonin parut dans notre chambre et nous annonça que le Révérend Père Sévérino, parent et protégé du pape, venait d'être nommé par Sa Sainteté général de l'ordre des Bénédictins. Dès le jour suivant, ce religieux partit effectivement sans nous voir : on en attendait, nous dit-on, un autre bien supérieur pour la débauche à tous ceux qui restaient ; nouveaux motifs de presser mes démarches.
    Le lendemain du départ de Sévérino, les moines s'étaient décidés à réformer encore une de mes compagnes ; je choisis pour mon évasion le jour même où l'on vint annoncer l'arrêt de cette misérable, afin que les moines plus occupés prissent à moi moins d'attention.
    




Nous étions au commencement du printemps ; la longueur des nuits favorisait encore un peu mes démarches. Depuis deux mois je les préparais sans qu'on s'en fût douté ; je sciais peu à peu, avec un mauvais ciseau que j'avais trouvé, les grilles de mon cabinet ; déjà ma tête y passait aisément, et, des linges qui me servaient, j'avais composé une corde plus que suffisante à franchir les vingt ou vingt-cinq pieds d'élévation qu'Omphale m'avait dit qu'avait le bâtiment. Lorsqu'on avait pris mes hardes, j'avais eu soin, comme je vous l'ai dit, d'en retirer ma petite fortune se montant à près de six louis, je l'avais toujours soigneusement cachée ; en partant je la remis dans mes cheveux, et presque toute notre chambre se trouvant du souper ce soir-là, seule avec une de mes compagnes qui se coucha dès que les autres furent descendues, je passai dans mon cabinet ; là, dégageant le trou que j'avais soin de boucher tous les jours, je liai ma corde à l'un des barreaux qui n'était point endommagé, puis me laissant glisser par ce moyen, j'eus bientôt touché terre. Ce n'était pas ce qui m'avait embarrassée : les six enceintes de murs ou de haies vives, dont m'avait parlé ma compagne, m'intriguaient bien différemment.
    




Une fois là, je reconnus que chaque espace ou allée circulaire laissé d'une haie à l'autre n'avait pas plus de huit pieds de large, et c'est cette proximité qui faisait imaginer au coup d'œil que tout ce qui se trouvait dans cette partie n'était qu'un massif de bois. La nuit était fort sombre ; en tournant cette première allée circulaire pour reconnaître si je ne trouverais pas d'ouverture à la haie, je passai au-dessous de la salle des soupers. On n'y était plus ; mon inquiétude en redoubla ; je continuai pourtant mes recherches : je parvins ainsi à la hauteur de la fenêtre de la grande salle souterraine qui se trouvait au-dessous de celle des orgies ordinaires. J'y aperçus beaucoup de lumière, je fus assez hardie pour m'en approcher ; par ma position je plongeais. Ma malheureuse compagne était étendue sur un chevalet, les cheveux épars et destinée sans doute à quelque effrayant supplice où elle allait trouver, pour liberté, l'éternelle fin de ses malheurs... Je frémis, mais ce que mes regards achevèrent de surprendre m'étonna bientôt davantage : Omphale, ou n'avait pas tout su, ou n'avait pas tout dit ; j'aperçus quatre filles nues dans ce souterrain, qui me parurent fort belles et fort jeunes, et qui certainement n'étaient pas des nôtres ; il y avait donc dans cet affreux asile d'autres victimes de la lubricité de ces monstres... d'autres malheureuses inconnues de nous... Je me hâtai de fuir, et continuai de tourner jusqu'à ce que je fusse à l'opposé du souterrain : n'ayant pas encore trouvé de brèche, je résolus d'en faire une ; je m'étais, sans qu'on s'en fût aperçu, munie d'un long couteau ; je travaillai ; malgré mes gants, mes mains furent bientôt déchirées ; rien ne m'arrêta ; la haie avait plus de deux pieds d'épaisseur, je l'entrouvris, et me voilà dans la seconde allée ; là, je fus étonnée de ne sentir à mes pieds qu'une terre molle et flexible dans laquelle j'enfonçais jusqu'à la cheville : plus j'avançais dans ces taillis fourrés, plus l'obscurité devenait profonde. Curieuse de savoir d'où provenait le changement du sol, je tâte avec mes mains... Ô juste ciel ! je saisis la tête d'un cadavre ! Grand Dieu ! pensai-je épouvantée, tel est ici sans doute, on me l'avait bien dit, le cimetière où ces bourreaux jettent leurs victimes ; à peine prennent-ils le soin de les couvrir de terre !... Ce crâne est peut-être celui de ma chère Omphale, ou celui de cette malheureuse Octavie, si belle, si douce, si bonne, et qui n'a paru sur la terre que comme les roses dont ses attraits étaient l'image ! Moi-même, hélas ! c'eût été là ma place, pourquoi ne pas subir mon sort ! Que gagnerai-je à aller chercher de nouveaux revers ? N'y ai-je pas commis assez de mal ? n'y suis-je pas devenue le motif d'un assez grand nombre de crimes ? Ah ! remplissons ma destinée ! Ô terre, entrouvre-toi pour m'engloutir ! C'est bien quand on est aussi délaissée, aussi pauvre, aussi abandonnée que moi, qu'il faut se donner tant de peines pour végéter quelques instants de plus parmi des monstres !... Mais non, je dois venger la Vertu dans les fers... Elle l'attend de mon courage... Ne nous laissons point abattre... avançons : il est essentiel que l'univers soit débarrassé de scélérats aussi dangereux que ceux-ci. Dois-je craindre de perdre trois ou quatre hommes pour sauver des millions d'individus que leur politique ou leur férocité sacrifie ?
    





Je perce donc la haie où je me trouve ; celle-ci était plus épaisse que l'autre : plus j'avançais, plus je les trouvais fortes. Le trou se fait pourtant, mais un sol ferme au-delà... plus rien qui m'annonçât les mêmes horreurs que je venais de rencontrer ; je parviens ainsi au bord du fossé sans avoir trouvé la muraille que m'avait annoncée Omphale ; il n'y en avait sûrement point, et il est vraisemblable que les moines ne le disaient que pour nous effrayer davantage. Moins enfermée au-delà de cette sextuple enceinte, je distinguai mieux les objets ; l'église et le corps de logis qui s'y trouvait adossé se présentèrent aussitôt à mes regards ; le fossé bordait l'un et l'autre ; je me gardai bien de chercher à le franchir de ce côté ; je longeai les bords, et me voyant enfin en face d'une des routes de la forêt, je résolus de le traverser là et de me jeter dans cette route quand j'aurais remonté l'autre bord. Ce fossé était très profond, mais sec, pour mon bonheur ; comme le revêtissement était de brique, il n'y avait nul moyen d'y glisser, je me précipitai donc : un peu étourdie de ma chute, je fus quelques instants avant de me relever... Je poursuis, j'atteins l'autre bord sans obstacle, mais comment le gravir ? A force de chercher un endroit commode, j'en trouve un à, la fin où quelques briques démolies me donnaient à la fois et la facilité de me servir des autres comme d'échelons, et celle d'enfoncer, pour me soutenir, la pointe de mon pied dans la terre ; j'étais déjà presque sur la crête, lorsque tout s'éboulant par mon poids, je retombai dans le fossé sous les débris que j'avais entraînés ; je me crus morte ; cette chute-ci, faite involontairement, avait été plus rude que l'autre ; j'étais d'ailleurs entièrement couverte des matériaux qui m'avaient suivie ; quelques-uns m'ayant frappé la tête, je me trouvais toute fracassée... « Ô Dieu ! me dis-je au désespoir, n'allons pas plus avant ; restons là ; c'est un avertissement du ciel ; il ne veut pas que je poursuive : mes idées me trompent sans doute ; le mal est peut-être utile sur la terre, et quand la main de Dieu le désire, peut-être est-ce un tort de s'y opposer ! » Mais, bientôt révoltée d'un système trop malheureux fruit de la corruption qui m'avait entourée, je me débarrasse des débris dont je suis couverte, et trouvant plus d'aisance à remonter par la brèche que je viens de faire, à cause des nouveaux trous qui s'y sont formés, j'essaie encore, je m'encourage, je me trouve en un instant sur la crête. Tout cela m'avait écartée du sentier que j'avais aperçu, mais l'ayant bien remarqué, je le regagne et me mets à fuir à grands pas. Avant la fin du jour, je me trouvai hors de la forêt, et bientôt sur ce monticule duquel, il y avait six mois, j'avais, lueur mou malheur, aperçu cet affreux couvent. Je m'y repose quelques minutes, j'étais en nage ; mon premier soin est de me précipiter à genoux et de demander à Dieu de nouveaux pardons des fautes involontaires que j'avais commises dans ce réceptacle odieux du crime et de l'impureté ; des larmes de regrets coulèrent bientôt de mes yeux. « Hélas ! me dis-je, j'étais bien moins criminelle, quand je quittai, l'année dernière, ce même sentier, guidée par un principe de dévotion si funestement trompé ! Ô Dieu ! dans quel état puis-je me contempler maintenant ! » Ces funestes réflexions un peu calmées par le plaisir de me voir libre, je poursuivis ma route vers Dijon, m'imaginant que ce ne pouvait être que dans cette capitale où mes plaintes devaient être légitimement reçues...

   



 Ici Mme de Lorsange voulut engager Thérèse à reprendre haleine, au moins quelques minutes ; elle en avait besoin ; la chaleur qu'elle mettait à sa narration, les plaies que ces funestes récits rouvraient dans son âme, tout enfin l'obligeait à quelques moments de trêve. M. de Corville fit apporter des rafraîchissements, et après un peu de repos, notre héroïne poursuivit, comme on va le voir, le détail de ses déplorables aventures.

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