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Les Petits Potins de L'Histoire

Les Petits Potins de L'Histoire

Bienvenue sur "Petits Potins de L'Histoire" J'espère que vous prendrez plaisir à me lire .... N'hésitez surtout pas à me proposer des idées ou de créer vous même un article, je mettrai en ligne avec plaisir...


Marquis de Sade - Justine ou les malheurs de la vertu (30eme épisode)

Publié le 21 Mai 2007, 12:30pm

Catégories : #Le Marquis de Sade - Justine

Roland, qu'il faut d'abord vous peindre, était un homme petit, replet, âgé de trente-cinq ans, d'une vigueur incompréhensible, velu comme un ours, la mine sombre, le regard féroce, fort brun, des traits mâles, un nez long, la barbe jusqu'aux yeux, des sourcils noirs et épais, et cette partie qui différencie les hommes de notre sexe d'une telle longueur et d'une grosseur si démesurée, que non seulement jamais rien de pareil ne s'était offert à mes yeux, mais qu'il était même absolument certain que jamais la nature n'avait rien fait d'aussi prodigieux : mes deux mains l'enlaçaient à peine, et sa longueur était celle de mon avant-bras. A ce physique, Roland joignait tous les vices qui peuvent être les fruits d'un tempérament de feu, de beaucoup d'imagination, et d'une aisance toujours trop considérable pour ne l'avoir pas plongé dans de grands travers. Roland achevait sa fortune ; son père, qui l'avait commencée, l'avait laissé fort riche, moyennant quoi ce jeune homme avait déjà beaucoup vécu : blasé sur les plaisirs ordinaires, il n'avait plus recours qu'à des horreurs ; elles seules parvenaient à lui rendre des désirs épuisés par trop de jouissances ; les femmes qui le servaient étaient toutes employées à ses débauches secrètes, et pour satisfaire à des plaisirs un peu moins malhonnêtes dans lesquels ce libertin pût trouver le sel du crime qui le délectait mieux que tout, Roland avait sa propre sœur pour maîtresse, et c'était avec elle qu'il achevait d'éteindre les passions qu'il venait allumer près de nous.



    Il était presque nu quand il entra ; son visage, très enflammé, portait à la fois des preuves de l'intempérance de table où il venait de se livrer, et de l'abominable luxure qui le dévorait. Il me considère un instant avec des yeux qui me font frémir.
    - Quitte ces vêtements, me dit-il, en arrachant lui-même ceux que j'avais repris pour me couvrir pendant la nuit... oui, quitte tout cela et suis-moi ; je t'ai fait sentir tantôt ce que tu risquais en te livrant à la paresse ; mais s'il te prenait envie de nous trahir, comme le crime serait bien plus grand, il faudrait que la punition s'y proportionnât ; viens donc voir de quelle espèce elle serait.
    



J'étais dans un état difficile à peindre, mais Roland ne donnant point à mon âme le temps d'éclater, me saisit aussitôt par le bras et m'entraîne ; il me conduisait de la main droite : de la gauche, il tenait une petite lanterne dont nous étions faiblement éclairés ; après plusieurs détours nous nous trouvons à la porte d'une cave ; il l'ouvre, et me faisant passer la première, il me dit de descendre pendant qu'il referme cette première clôture ; j'obéis. A cent marches nous en trouvons une seconde, qui s'ouvre et se referme de la même manière ; mais après celle-ci, il n'y avait plus d'escalier, c'était un petit chemin taillé dans le roc, rempli de sinuosités, et dont la pente était extrêmement raide. Roland ne disait mot, ce silence m'effrayait encore plus ; il nous éclairait de sa lanterne ; nous voyageâmes ainsi près d'un quart d'heure : l'état dans lequel j'étais me faisait ressentir encore plus vivement l'horrible humidité de ces souterrains. Nous étions enfin si fort descendus, que je ne crains pas d'exagérer en assurant que l'endroit où noue arrivâmes devait être à plus de huit cents pieds dans les entrailles de la terre ; de droite et de gauche du sentier que nous parcourions étaient plusieurs niches, où je vis des coffres qui renfermaient les richesses de ces malfaiteurs, Une dernière porte de bronze se présente enfin, Roland l'ouvre, et je pensai tomber à la renverse en apercevant l'affreux local où me conduisait ce malhonnête homme ; me voyant fléchir, il me pousse rudement, et je me trouve ainsi, sans le vouloir, au milieu de cet affreux sépulcre. Représentez-vous, madame, un caveau rond, de vingt-cinq pieds de diamètre, dont les murs tapissés de noir n'étaient décorés que des plus lugubres objets, des squelettes de toutes sortes de tailles, des ossements en sautoir, des têtes de morts, des faisceaux de verges et de fouets, des sabres, des poignards, des pistolets : telles étaient les horreurs qu'on voyait sur les murs qu'éclairait me lampe à trois mèches, suspendue à l'un des coins de la voûte ; du cintre partait une longue corde qui tombait à huit ou dix pieds de terre au milieu de ce cachot, et qui, comme vous allez bientôt le voir, n'était là que pour servir à d'affreuses expéditions ; à droite était un cercueil qu'entrouvrait le spectre de la Mort armé d'une faux menaçante ; un prie-Dieu était à côté ; on voyait un crucifix au-dessus, placé entre deux cierges noirs ; à gauche, l'effigie en cire d'une femme nue, si naturelle que j'en fus longtemps la dupe : elle était attachée à une croix, elle y était posée sur la poitrine, de façon qu'on voyait amplement toutes ses parties postérieures, mais cruellement molestées ; le sang paraissait sortir de plusieurs plaies et couler le long de ses cuisses ; elle avait les plus beaux cheveux du monde, sa belle tête était tournée vers nous et semblait implorer sa grâce : on distinguait toutes les contorsions de la douleur imprimées sur son beau visage, et jusqu'aux larmes qui l'inondaient. A l'aspect de cette terrible image, je pensai perdre une seconde fois mes forces ; le fond du caveau était occupé par un vaste canapé noir, duquel se développaient aux regards toutes les atrocités de ce lugubre lieu.


    - Voilà où vous périrez, Thérèse, me dit Roland, si vous concevez jamais la fatale idée de quitter ma maison ; oui, c'est ici que je viendrai moi-même vous donner la mort, que je vous en ferai sentir les angoisses par tout ce qu'il me sera possible d'inventer de plus dur.
    



En prononçant cette menace, Roland s'enflamma ; son agitation, son désordre le rendaient semblable au tigre prêt à dévorer sa proie : ce fut alors qu'il mit au jour le redoutable membre dont il était pourvu ; il me le fit toucher, me demanda si j'en avais vu de semblable.
    - Tel que le voilà, catin, me dit-il en fureur, il faudra pourtant bien qu'il s'introduise dans la partie la plus étroite de ton corps, dussé-je te fendre en deux ; ma sœur, bien plus jeune que toi, le soutient dans cette même partie ; jamais je ne jouis différemment des femmes : il faudra donc qu'il te pourfende aussi.
 




   Et pour ne pas me laisser de doute sur le local qu'il voulait dire, il y introduisait trois doigts armés d'ongles fort longs, en me disant :
    - Oui, c'est là, Thérèse, c'est là que j'enfoncerai tout à l'heure ce membre qui t'effraie ; il y entrera de toute sa longueur, il te déchirera, il te mettra en sang, et je serai dans l'ivresse.
  




  Il écumait en disant ces mots, entremêlés de jurements et de blasphèmes odieux. La main dont il effleurait le temple qu'il paraissait vouloir attaquer s'égara alors sur toutes les parties adjacentes, il les égratignait ; il en fit autant à ma forge, il me la meurtrit tellement que j'en souffris quinze jours des douleurs horribles. Ensuite il me plaça sur le bord du canapé, frotta d'esprit-de-vin cette mousse dont la nature orna l'autel où notre espèce se régénère ; il y mit le feu et la brûla. Ses doigts saisirent l'excroissance de chair qui couronne ce même autel, il le froissa rudement ; il introduisit de là ses doigts dans l'intérieur, et ses ongles molestaient la membrane qui le tapisse. Ne se contenant plus, il me dit que puisqu'il me tenait dans son repaire, il valait tout autant que je n'en sortisse plus, que cela lui éviterait la peine de m'y redescendre. Je me précipitai à ses genoux, j'osai lui rappeler encore les services que je lui avais rendus... Je m'aperçus que je l'irritais davantage en reparlant des droits que je supposais à sa pitié ; il me dit de me taire, en me renversant sur le carreau d'un coup de genou appuyé de toutes ses forces dans le creux de mon estomac.
    - Allons ! me dit-il, en me relevant par les cheveux, allons ! prépare-toi ; il est certain que je vais t'immoler...
    - Oh, monsieur !
    - Ton, non, il faut que tu périsses ; je ne veux plus m'entendre reprocher tes petits bienfaits ; j'aime à ne rien devoir à personne, c'est aux autres à tenir tout de moi... Tu vas mourir, te dis-je, place-toi dans ce cercueil, que je voie si tu pourras y tenir.
   



 Il m'y porte, il m'y enferme, puis sort du caveau, et fait semblant de me laisser là. Je ne m'étais jamais crue si près de la mort ; hélas ! elle allait pourtant s'offrir à moi sous un aspect encore plus réel. Roland revient, il me sort du cercueil.
    - Tu seras au mieux là-dedans, me dit-il ; on dirait qu'il est fait pour toi ; mais t'y laisser finir tranquillement, ce serait une trop belle mort ; je vais t'en faire sentir une d'un genre différent et qui ne laisse pas que d'avoir aussi ses douceurs. Allons ! implore ton Dieu, catin, prie-le d'accourir te venger, s'il en a vraiment la puissance...
    Je me jette sur le prie-Dieu et pendant que j'ouvre à haute voir mon cœur à l'Éternel, Roland redouble sur les parties postérieures que je lui expose ses vexations et ses supplices d'une manière plus cruelle encore ; il flagellait ces parties de toute sa force avec un martinet armé de pointes d'acier, dont chaque coup faisait jaillir mon sang jusqu'à la voûte.
    - Eh bien ! continuait-il en blasphémant, il ne te secourt pas, ton Dieu ; il laisse ainsi souffrir la vertu malheureuse, il l'abandonne aux mains de la scélératesse ; ah ! quel Dieu, Thérèse, quel Dieu que ce Dieu-là ! Viens, me dit-il ensuite, viens, catin, ta prière doit être faite (et en même temps il me place sur l'estomac, au bord du canapé qui faisait le fond de ce cabinet) ; je te l'ai dit, Thérèse, il faut que tu meures !
    Il se saisit de mes bras, il les lie sur mes reins, puis il passe autour de mon cou un cordon de soie noire dont les deux extrémités, toujours tenues par lui, peuvent, en serrant à sa volonté, comprimer ma respiration et m'envoyer en l'autre monde, dans le plus ou le moins de temps qu'il lui plaira.
    - Ce tourment est plus doux que tu ne penses, Thérèse, me dit Roland ; tu ne sentiras la mort que par d'inexprimables sensations de plaisir ; la compression que cette corde opérera sur la masse de tes nerfs va mettre en feu les organes de la volupté ; c'est un effet certain. Si tous les gens condamnés à ce supplice savaient dans quelle ivresse il fait mourir, moins effrayés de cette punition de leurs crimes, ils les commettraient plus souvent et avec bien plus d'assurance ; cette délicieuse opération, Thérèse, comprimant de même le local où je vais me placer, ajoute-t-il en se présentant à une route criminelle, si digne d'un tel scélérat, va doubler aussi mes plaisirs.
   




 Mais c'est en vain qu'il cherche à la frayer ; il a beau préparer les voies, trop monstrueusement proportionné pour réussir, ses entreprises sont toujours repoussées. C'est alors que sa fureur n'a plus de bornes ; ses ongles, ses mains, ses pieds servent à le venger des résistances que lui oppose la nature. Il se présente de nouveau, le glaive en feu glisse aux bords du canal voisin, et de la vigueur de la secousse y pénètre de près de moitié ; je jette un cri ; Roland, furieux de l'erreur, se retire avec rage, et pour cette fois frappe l'autre porte avec tant de vigueur, que le dard humecté s'y plonge en me déchirant. Roland profite des succès de cette première secousse ; ses efforts deviennent plus violents ; il gagne du terrain ; à mesure qu'il avance, le fatal cordon qu'il m'a passé autour du cou se resserre, je pousse des hurlements épouvantables ; le féroce Roland, qu'ils amusent, m'engage à les redoubler, trop sûr de leur insuffisance, trop maître de les arrêter quand il voudra ; il s'enflamme à leurs sons aigus. Cependant l'ivresse est prête à s'emparer de lui, les compressions du cordon se modulent sur les degrés de son plaisir ; peu à peu mon organe s'éteint ; les serrements alors deviennent si vifs que mes sens s'affaiblissent sans perdre néanmoins la sensibilité ; rudement secouée par le membre énorme dont Roland déchire mes entrailles, malgré l'affreux état dans lequel je suis, je me sens inondée des jets de sa luxure ; j'entends encore les cris qu'il pousse en les versant. Un instant de stupidité succéda, je ne sais ce que je devins, mais bientôt mes yeux se rouvrent à la lumière, je me retrouve libre, dégagée, et mes organes semblent renaître.
    - Eh bien ! Thérèse, me dit mon bourreau, je gage que si tu veux être vraie, tu n'as senti que du plaisir ?
    - Que de l'horreur, monsieur, que des dégoûts, que des angoisses et du désespoir !
    - Tu me trompes, je connais les effets que tu viens d'éprouver ; mais quels qu'ils aient été, que m'importe ! tu dois, je l'imagine, me connaître assez pour être bien sûre que ta volupté m'inquiète infiniment moins que la mienne dans ce que j'entreprends avec toi, et cette volupté que je cherche a été si vive, que je vais m'en procurer encore les instants. C'est de toi, maintenant, Thérèse, me dit cet insigne libertin, c'est de toi seule que tes jours vont dépendre.
  





  Il passe alors autour de mon cou cette corde qui pendait au plafond ; dès qu'elle y est fortement arrêtée, il lie au tabouret sur lequel je posais les pieds et qui m'avait élevée jusque-là, une ficelle dont il tient le bout, et va se placer sur un fauteuil en face de moi : dans mes mains est une serpe tranchante dont je dois me servir pour couper la corde au moment où, par le moyen de la ficelle qu'il tient, il fera trébucher le tabouret sous mes pieds.
    - Tu le vois, Thérèse, me dit-il alors, si tu manques ton coup, je ne manquerai pas le mien ; je n'ai donc pas tort de te dire que tes jours dépendent de toi.
  

  Il s'excite ; c'est au moment de son ivresse qu'il doit tirer le tabouret dont la fuite me laisse pendue au plafond ; il fait tout ce qu'il peut pour feindre cet instant ; il serait aux nues si je manquais d'adresse ; mais il a beau faire, je le devine, la violence de son extase le trahit, je lui vois faire le fatal mouvement, le tabouret s'échappe, je coupe la corde et tombe à terre, entièrement dégagée ; là, quoique à plus de douze pieds de lui, le croiriez-vous, madame ? je sens mon corps inondé des preuves de son délire et de sa frénésie.
  


  Une autre que moi, profitant de l'arme qu'elle se trouvait entre les mains, se fût sans doute jetée sur ce monstre ; mais à quoi m'eût servi ce trait de courage ? N'ayant pas les clefs de ces souterrains, en ignorant les détours, je serais morte avant que d'en avoir pu sortir ; d'ailleurs Roland était armé ; je me relevai donc, laissant l'arme à terre, afin qu'il ne conçût même pas sur moi le plus léger soupçon ; il n'en eut point ; il avait savouré le plaisir dans toute son étendue, et content de ma douceur, de ma résignation, bien plus peut-être que de mon adresse, il me fit signe de sortir, et nous remontâmes.
  



  Le lendemain, j'examinai mieux mes compagnes. Ces quatre filles étaient de vingt-cinq à trente ans ; quoique abruties par la misère et déformées par l'excès des travaux, elles avaient encore des restes de beauté ; leur taille était belle, et la plus jeune, appelée Suzanne, avec des yeux charmants, avait encore de très beaux cheveux ; Roland l'avait prise à Lyon, il avait eu ses prémices, et après l'avoir enlevée à sa famille, sous les serments de l'épouser, il l'avait conduite dans cet affreux château ; elle y était depuis trois ans, et, plus particulièrement encore que ses compagnes, l'objet des férocités de ce monstre : à force de coups de nerf de bœuf, ses fesses étaient devenues calleuses et dures comme le serait une peau de vache desséchée au soleil ; elle avait un cancer au sein gauche et un abcès dans la matrice qui lui causait des douleurs inouïes. Tout cela était l'ouvrage du perfide Roland ; chacune de ces horreurs était le fruit de ses lubricités.
 




   Ce fut elle qui m'apprit que Roland était à la veille de se rendre à Venise, si les sommes considérables qu'il venait de faire dernièrement passer en Espagne lui rapportaient les lettres de change qu'il attendait pour l'Italie, parce qu'il ne voulait point porter son or au-delà des monts ; il n'y en envoyait jamais : c'était dans un pays différent de celui où il se proposait d'habiter qu'il faisait passer ses fausses espèces ; par ce moyen, ne se trouvant riche dans le lieu où il voulait se fixer que des papiers d'un autre royaume, ses friponneries ne pouvaient jamais se découvrir. Mais tout pouvait manquer dans un instant, et la retraite qu'il méditait dépendait absolument de cette dernière négociation, où la plus grande partie de ses trésors était compromise. Si Cadix acceptait ses piastres, ses sequins, ses louis faux, et lui envoyait sur cela des lettres sur Venise, Roland était heureux le reste de sa vie ; si la fraude était découverte, un seul jour suffisait à culbuter le frêle édifice de sa fortune.
    - Hélas ! dis-je en apprenant ces particularités, la providence sera juste une fois, elle ne permettra pas les succès d'un tel monstre, et nous serons toutes vengées...
 




   Grand Dieu ! après l'expérience que j'avais acquise, était-ce à moi de raisonner ainsi !
    Vers midi, on nous donnait deux heures de repos dont nous profitions pour aller toujours séparément respirer et dîner dans nos chambres ; à deux heures, on nous rattachait et l'on nous faisait travailler jusqu'à la nuit, sans qu'il nous fût jamais permis d'entrer dans le château. Si nous étions nues, c'était non seulement à cause de la chaleur, mais plus encore afin d'être mieux à même de recevoir les coups de nerf de bœuf que venait de temps en temps nous appliquer notre farouche maître. L'hiver, on nous donnait un pantalon et un gilet tellement serrés sur la peau, que nos corps n'en étaient pas moins exposés aux coups d'un scélérat dont l'unique plaisir était de nous rouer.
 




   Huit jours se passèrent sans que je visse Roland ; le neuvième, il parut à notre travail, et prétendant que Suzanne et moi tournions la roue avec trop de mollesse, il nous distribua trente coups de nerf de bœuf à chacune, depuis le milieu des reins jusqu'au gras des jambes.
    A minuit de ce même jour, le vilain homme vint me trouver dans mon cachot, et s'enflammant du spectacle de ses cruautés, il introduisit encore sa terrible massue dans l'antre ténébreux que je lui exposais par la posture où il me tenait en considérant les vestiges de sa rage. Quand ses passions furent assouvies, je voulus profiter de l'instant de calme pour le supplier d'adoucir mon sort. Hélas ! j'ignorais que si dans de telles âmes le moment du délire rend plus actif le penchant qu'elles ont à la cruauté, le calme ne les en ramène pas davantage pour cela aux douces vertus de l'honnête homme ; c'est un feu plus ou moins embrasé par les aliments dont on le nourrit, mais qui ne brûle pas moins quoique sous la cendre.
  
  - Et de quel droit, me répondit Roland, prétends-tu que j'allège tes chaînes ? Est-ce en raison des fantaisies que je veux bien me passer avec toi ? Mais vais-je à tes pieds demander des faveurs de l'accord desquelles tu puisses implorer quelques dédommagements ? Je ne te demande rien, je prends, et je ne vois pas que, de ce que j'use d'un droit sur toi, il doive en résulter qu'il me faille abstenir d'en exiger un second. Il n'y a point d'amour dans mon fait : l'amour est un sentiment chevaleresque souverainement méprisé par moi, et dont mon cœur ne sentit jamais les atteintes ; je me sers d'une femme par nécessité, comme on se sert d'un vase rond et creux dans un besoin différent, mais n'accordant jamais à cet individu, que mon argent et mon autorité soumettent à mes désirs, ni estime ni tendresse ; ne devant ce que j'enlève qu'à moi-même, et n'exigeant jamais de lui que de la soumission, je ne puis être tenu d'après cela à lui accorder aucune gratitude. Je demande à ceux qui voudraient m'y contraindre si un voleur qui arrache la bourse d'un homme dans un bois, parce qu'il se trouve plus fort que lui, doit quelque reconnaissance à cet homme du tort qu'il vient de lui causer ? Il en est de même de l'outrage fait à une femme : ce peut être un titre pour lui en faire un second, mais jamais une raison suffisante pour lui accorder des dédommagements.
    - Oh ! monsieur, lui dis-je, à quel point vous portez la scélératesse !
    - Au dernier période, me répondit Roland : il n'est pas un seul écart dans le monde où je ne me sois livré, pas un crime que je n'aie commis, et pas un que mes principes n'excusent ou ne légitiment. J'ai ressenti sans cesse au mal une sorte d'attrait qui tournait toujours au profit de ma volupté ; le crime allume ma luxure ; plus il est affreux, plus il m'irrite ; je jouis en le commettant de la même sorte de plaisir que les gens ordinaires ne goûtent que dans la lubricité, et je me suis trouvé cent fois, pensant au crime, m'y livrant, ou venant de le commettre, absolument dans le même état qu'os est auprès d'une belle femme nue ; il irritait mes sens dans le même genre, et je le commettais pour m'enflammer, comme on s'approche d'un bel objet dans les intentions de l'impudicité.
    - Oh ! monsieur, ce que vous dites est affreux, mais j'en ai vu des exemples.
    - Il en est mille, Thérèse. Il ne faut pas s'imaginer que ce soit la beauté d'une femme qui irrite le mieux l'esprit d'un libertin : c'est bien plutôt l'espèce de crime qu'ont attaché les lois à sa possession. La preuve en est que, plus nette possession est criminelle, et plus on en est enflammé ; l'homme qui jouit d'une femme qu'il dérobe à son mari, d'une fille qu'il enlève à ses parents, est bien plus délecté ,~ans doute que le mari qui ne jouit que de sa femme ; et plus les liens qu'on brise paraissent respectables, plus la volupté s'agrandit. Si c'est sa mère, si c'est sa sœur, si c'est sa fille, nouveaux attraits aux plaisirs éprouvés ; a-t-on goûté tout cela ? on voudrait que les digues s'accrussent encore pour donner plus de peines et plus de charmes à les franchir. Or, si le crime assaisonne une jouissance, détaché de cette jouissance, il peut donc en être une lui-même ; il y aura donc alors une jouissance certaine dans le crime seul. Car il est impossible que ce qui prête du sel n'en soit pas très pourvu soi-même. Ainsi, je le suppose, le rapt d'une fille pour son propre compte donnera un plaisir très vif, mais le rapt pour le compte d'un autre donnera tout le plaisir dont la jouissance de cette fille se trouvait améliorée par le rapt ; le rapt d'une montre, d'une bourse en donneront également, et si j'ai accoutumé mes sens à se trouver émus de quelque volupté au rapt. d'une fille, en tant que rapt, ce même plaisir, cette même volupté se retrouvera au rapt de la montre, à celui de la bourse, etc. Et voilà ce qui explique la fantaisie de tant d'honnêtes gens qui volaient sans en avoir besoin. Rien de plus simple, de ce moment-là, et que l'on goûte les plus grands plaisirs à tout ce qui sera criminel, et que l'on rende, par tout ce que l'on pourra imaginer, les jouissances simples aussi criminelles qu'il sera possible de les rendre ; on ne fait, en se conduisant ainsi, que prêter à cette jouissance la dose de sel qui lui manquait et qui devenait indispensable à la. perfection du bonheur. Ces systèmes mènent loin, je le sais, peut-être même te le prouverai-je avant peu, Thérèse, mais qu'importe pourvu qu'on jouisse ? Y avait-il, par exemple, chère fille, quelque chose de plus simple et de plus naturel que de me voir jouir de toi ? Mais tu t'y opposes, tu me demandes que cela ne soit pas ; il semblerait par les obligations que je t'ai, que je dusse t'accorder ce que tu exiges. Cependant je ne me rends à rien, je n'écoute rien, je brise tous les nœuds qui captivent les sots, je te soumets à mes désirs, et de la plus simple, de la plus monotone jouissance, j'en fais une vraiment délicieuse. Soumets-toi donc, Thérèse, soumets-toi ; et si jamais tu reviens au monde sous le caractère du plus fort, abuse même de tes droits, et tu connaîtras de tous les plaisirs le plus vif et le plus piquant.
  



  Roland sortit en disant ces mots, et me laissa dans des réflexions qui, comme vous croyez bien, n'étaient pas à son avantage.
  



  Il y avait six mois que j'étais dans cette maison, servant de temps en temps aux insignes débauches de ce scélérat, lorsque je le vis entrer un soir dans ma prison avec Suzanne.
    - Viens, Thérèse, me dit-il, il y a longtemps, ce me semble, que je ne t'ai fait descendre dans ce caveau qui t'a tant effrayée. Suivez-y-moi toutes les deux, mais ne vous attendez pas à remonter de même, il faut absolument que j'en laisse une, nous verrons sur laquelle tombera le sort.
    Je me lève, je jette des yeux alarmés sur ma compagne, je vois des pleurs rouler dans les siens... nous marchons.
  




  Dès que nous fûmes enfermées dans le souterrain, Roland nous examina toutes deux avec des yeux féroces ; il se plaisait à cous redire notre arrêt et à nous bien convaincre l'une et l'autre qu'il en resterait assurément une des deux.
    - Allons, dit-il en s'asseyant et nous faisant tenir droites devant lui, travaillez chacune à votre tour au désenchantement de ce perclus, et malheur à celle qui lui rendra son énergie.
    - C'est une injustice, dit Suzanne ; celle qui vous irritera le mieux doit être celle qui doit obtenir sa grâce.
    - l'oint du tout, dit Roland ; dès qu'il sera prouvé que c'est elle qui m'enflamme le mieux, il devient constant que c'est elle dont la mort me donnera le plus de plaisir... et je ne vise qu'au plaisir. D'ailleurs, en accordant la grâce à celle qui va m'enflammer le plus tôt, vous y procéderiez l'une et l'autre avec une telle ardeur, que vous plongeriez peut-être mes sens dans l'extase avant que le sacrifice ne fût consommé, et c'est ce qu'il ne faut pas.
    - C'est vouloir le mal pour le mal, monsieur, dis-je à Roland ; le complément de votre extase doit être la seule chose que vous deviez désirer, et si vous y arrivez sans crime, pourquoi voulez-vous en commettre ?
    - Parce que je n'y parviendrai délicieusement qu'ainsi, et parce que je ne descends dans ce caveau que pour en commettre un. Je sais parfaitement bien que j'y réussirais sana cela, mais je veux ça pour y réussir.
    Et, pendant ce dialogue, m'ayant choisie pour commencer, je l'excite d'une main par-devant, de l'autre par-derrière, tandis qu'il touche à loisir toutes les parties de mon corps qui lui sont offertes au moyen de ma nudité.
    - Il s'en faut encore de beaucoup, Thérèse, me dit-il en touchant mes fesses, que ces belles chairs-là soient dans l'état de callosité, de mortification où voilà celles de Suzanne ; on brûlerait celles de cette chère fille, qu'elle ne le sentirait pas ; mais toi, Thérèse, mais toi... ce sont encore des roses qu'entrelacent des lis : nous y viendrons, nous y viendrons.
    




Vous n'imaginez pas, madame, combien cette menace me tranquillisa : Roland ne se doutait pas sans doute, en la faisant, du calme qu'il répandait dans moi, mais n'était-il pas clair que puisqu'il projetait de me soumettre à de nouvelles cruautés, il n'avait pas envie de m'immoler encore ? Je vous l'ai dit, madame, tout frappe dans le malheur, et dès lors je me rassurai. Autre surcroît de bonheur ! Je n'opérais rien, et cette masse énorme, mollement repliée sous elle-même, résistait à toutes mes secousses ; Suzanne, dans la même attitude, était palpée dans les mêmes endroits ; mais comme les chairs étaient bien autrement endurcies, Roland ménageait beaucoup moins ; Suzanne était pourtant plus jeune.
    - Je suis persuadé, disait notre persécuteur, que les fouets les plus effrayants ne parviendraient pas maintenant à tirer une goutte de sang de ce cul-là.
    Il nous fit courber l'une et l'autre, et s'offrant par notre inclination les quatre routes du plaisir, sa langue frétilla dans les deux plus étroites ; le vilain cracha dans les autres. Il nous reprit par-devant, nous fit mettre à genoux entre ses cuisses, de façon que nos deux gorges se trouvassent à hauteur de ce que nous excitions en lui.
    - Oh ! pour la gorge, dit Roland, il faut que tu le cèdes à Suzanne ; jamais tu n'eus d'aussi beaux tétons ; tiens, vois comme c'est fourni !
  



  Et il pressait, en disant cela, le sein de cette malheureuse jusqu'à le meurtrir dans ses doigte. Ici, ce n'était plus moi qui l'excitait, Suzanne m'avait remplacée ; à peine s'était-il trouvé dans ses mains, que le dard, s'élançant du carquois, menaçait déjà vivement tout ce qui l'entourait.
    - Suzanne, dit Roland, voilà d'effrayants succès... C'est ton arrêt, Suzanne, je le crains, continuait cet homme féroce en lui pinçant, en lui égratignant les mamelles.
    Quant aux miennes, il les suçait et les mordillait seulement. Il place enfin Suzanne à genoux sur le bord du sofa. Il lui fait courber la tête, et jouit d'elle en cette attitude, de la manière affreuse qui lui est naturelle : réveillée par de nouvelles douleurs, Suzanne se débat, et Roland, qui ne veut qu'escarmoucher, content de quelques courses, vient se réfugier dans moi au même temple où il a sacrifié chez ma compagne, qu'il ne cesse de vexer, de molester pendant ce temps-là.
    - Voilà une catin qui m'excite cruellement, me dit-il, je ne sais ce que je voudrais lui faire.
    - Oh ! monsieur, dis-je, ayez pitié d'elle ; il est impossible que ses douleurs soient plus vives.
    - Oh ! que si ! dit le scélérat. On pourrait... Ah ! si j'avais ici ce fameux empereur Kié, l'un des plus grands scélérats que la Chine ait vus sur son trône, nous ferions bien autre chose vraiment. Entre sa femme et lui, immolant chaque jour des victimes, tous deux, dit-on, les faisaient vivre vingt-quatre heures dans les plus cruelles angoisses de la mort, et dans un tel état de douleur qu'elles étaient toujours prêtes à rendre l'âme sans pouvoir y réussir, par les soins cruels de ces monstres qui, les faisant flotter de secours en tourments, ne les rappelaient cette minute-ci à la lumière que pour leur offrir la mort celle d'après... Moi, je suis trop doux, Thérèse, je n'entends rien à tout cela, je ne suis qu'un écolier.
  




  Roland se retire sans terminer le sacrifice, et me fait presque autant de mal par cette retraite précipitée qu'il n'en avait fait en s'introduisant. Il se jette dans les bras de Suzanne, et joignant le sarcasme à l'outrage
    - Aimable créature, lui dit-il, comme je me rappelle avec délices les premiers instants de notre union ! Jamais femme ne me donna des plaisirs plus vifs ; jamais je n'en aimai comme toi !... Embrassons-nous, Suzanne, nous allons nous quitter, pour bien longtemps peut-être.
    - Monstre, lui dit ma compagne en le repoussant avec horreur, éloigne-toi ; ne joins pas aux tourments que tu m'infliges le désespoir d'entendre tes horribles propos ; tigre, assouvis ta rage, mais respecte au moins mes malheurs.
  



  Roland la prit, il la coucha sur le canapé, les cuisses très ouvertes, et l'atelier de la génération absolument à sa portée.
    - Temple de mes anciens plaisirs, s'écria cet infâme, vous qui m'en procurâtes de si doux quand je cueillis vos premières roses, il faut bien que je vous fasse aussi mes adieux...
    Le scélérat ! il y introduisit ses ongles, et farfouillant avec, plusieurs minutes, dans l'intérieur, pendant lesquelles Suzanne jetait les hauts cris, il ne les retira que couverts de sang. Rassasié de ces horreurs, et sentant bien qu'il ne lui était plus possible de se contenir
    - Allons, Thérèse, me dit-il, allons, chère fille, dénouons tout ceci par une petite scène du jeu de coupe-corde3.
   



 Tel était le nom de cette funeste plaisanterie dont je vous ai fait la description, la première fois que je vous parlai du caveau de Roland. Je monte sur le trépied, le vilain homme m'attache la corde au col, il se place en face de moi ; Suzanne, quoique dans un état affreux, l'excite de ses mains ; au bout d'un instant, il tire le tabouret sur lequel mes pieds posent, mais armée de la serpe, la corde est aussitôt coupée et je tombe à terre sans nul mal.
    - Bien, bien, dit Roland ; à toi, Suzanne, tout est dit, et je te fais grâce si tu t'en tires avec autant d'adresse.
    Suzanne est mise à ma place. Oh ! madame, permettez que je vous déguise les détails de cette affreuse scène... La malheureuse n'en revint pas.
    - Sortons, Thérèse, me dit Roland ; tu ne rentreras plus dans ces lieux que ce ne soit ton tour.
    - Quand vous voudrez, monsieur, quand vous voudrez, répondis-je ; je préfère la mort à l'affreuse vie que vous me faites mener. Sont-ce des malheureuses comme nous à qui la vie peut encore être chère ?...
  



  Et Roland me renferma dans mon cachot. Mes compagnes me demandèrent le lendemain ce qu'était devenue Suzanne, je le leur appris ; elles ne s'en étonnèrent pas ; toutes s'attendaient au même sort, et toutes, à mon exemple, y voyant le terme de leurs maux, le désiraient avec empressement.
  



  Deux ans se passèrent ainsi, Roland dans ses débauches ordinaires, moi dans l'horrible perspective d'une mort cruelle, lorsque la nouvelle se répandit enfin dans le château que non seulement les désirs de notre maître étaient satisfaits, que non seulement il recevait pour Venise la quantité immense de papier qu'il en avait désiré, mais qu'on lui redemandait même encore six millions de fausses espèces dont on lui ferait passer les fonds à sa volonté pour l'Italie ; il était impossible que ce scélérat fît une plus belle fortune ; il partait avec plus de deux millions de rentes, sans les espérances qu'il pouvait concevoir : tel était le nouvel exemple que la providence me préparait, telle était la nouvelle manière dont elle voulait encore me convaincre que la prospérité n'était que pour le crime et l'infortune pour la vertu.
   



 Les choses étaient dans cet état, lorsque Roland vint me chercher pour descendre une troisième fois dans le caveau. Je frémis en me rappelant les menaces qu'il m'avait faites la dernière fois que nous y étions allés.
    - Rassure-toi, me dit-il, tu n'as rien à craindre, il s'agit de quelque chose qui ne concerne que moi... une volupté singulière dont je veux jouir et qui ne te fera courir nul risque.
    Je le suis. Dès que toutes les portes sont fermées :
    - Thérèse, me dit Roland, il n'y a que toi dans la maison à qui j'ose me confier pour ce dont il s'agit ; il me fallait une très honnête femme... Je n'ai vu que toi, je l'avoue, je te préfère même à ma sœur...
    Pleine de surprise, je le conjure de s'expliquer.

 

- Écoute-moi, me dit-il ; ma fortune est faite, mais quelques faveurs que j'aie reçues du sort, il peut m'abandonner d'un instant à l'autre ; je puis être guetté, je puis être saisi dans le transport que je vais faire de mes richesses, et, si ce malheur m'arrive, ce qui m'attend, Thérèse, c'est la corde ; c'est le même plaisir que je me plais à faire goûter aux femmes, qui me servira de punition. Je suis convaincu, autant qu'il est possible de l'être, que cette mort est infiniment plus douce qu'elle n'est cruelle ; mais, comme les femmes à qui j'en ai fait éprouver les premières angoisses n'ont jamais voulu être vraies avec moi, c'est sur mon propre individu que j'en veux connaître la sensation. Je veux savoir, par mon expérience même, s'il n'est pas très certain que cette compression détermine, dans celui qui l'éprouve, le nerf érecteur à l'éjaculation ; une fois persuadé que cette mort n'est qu'un jeu, je la braverai bien plus courageusement, car ce n'est pas la cessation de mon existence qui m'effraie : mes principes sont faits sur cela, et bien persuadé que la matière ne peut jamais redevenir que matière, je ne crains pas plus l'enfer que je n'attends le paradis ; mais j'appréhende les tourments d'une mort cruelle ; je ne voudrais pas souffrir en mourant : essayons donc. Tu me feras tout ce que je t'ai fait ; je vais me mettre nu ; je monterai sur le tabouret, tu lieras la corde, je m'exciterai un moment, puis, dès que tu verras les choses prendre une sorte de consistance, tu retireras le tabouret, et je resterai pendu ; tu m'y laisseras jusqu'à ce que tu voies ou l'émission de ma sentence ou des symptômes de douleur ; dans ce second cas, tu me détacheras sur-le-champ ; dans l'autre, tu laisseras agir la nature, et tu ne me détacheras qu'après. Tu le vois, Thérèse, je vais mettre ma vie dans tes mains : ta liberté, ta fortune, tel sera le prix de ta bonne conduite.

 

- Ah ! monsieur, répondis-je, il y a de l'extravagance à cette proposition.

 

- Non, Thérèse, je l'exige, répondit-il en se déshabillant, mais conduis-toi bien ; vois quelle preuve je te donne de ma confiance et de mon estime !

 



A quoi m'eût-il servi de balancer ? N'était-il pas maître de moi ? D'ailleurs, il me paraissait que le mal que j'allais faire serait aussitôt réparé par l'extrême soin que je prendrais pour lui conserver la vie : j'en allais être maîtresse, de cette vie, mais quelles que pussent être ses intentions vis-à-vis de moi, ce ne serait assurément que pour la lui rendre.


 

Nous nous disposons : Roland s'échauffe par quelques-unes de ses caresses ordinaires ; il monte sur le tabouret, je l'accroche ; il veut que je l'invective pendant ce temps-là, que je lui reproche toutes les horreurs de sa vie : je le fais ; bientôt son dard menace le ciel, lui-même me fait signe de retirer le tabouret, j'obéis. Le croirez-vous, madame, rien de si vrai que ce qu'avait cru Roland : ce ne furent que des symptômes de plaisir qui se peignirent sur son visage, et presque au même instant des jets rapides de semence s'élancèrent à la voûte. Quand tout est répandu, sans que j'aie aidé en quoi que ce pût être, je vole le dégager, il tombe évanoui, mais à force de soins, je lui ai bientôt fait reprendre ses sens.

 

- Oh ! Thérèse, me dit-il en rouvrant les yeux, on ne se figure point ces sensations ; elles sont au-dessus de tout ce qu'on peut dire : qu'on fasse maintenant de moi ce que l'on voudra, je brave le glaive de Thémis. Tu vas me trouver encore bien coupable envers la reconnaissance, Thérèse, me dit Roland en m'attachant les mains derrière le dos, mais que veux-tu, ma chère, on ne se corrige point à mon âge... Chère créature, tu viens de me rendre à la vie, et je n'ai jamais si fortement conspiré contre la tienne ; tu as plaint le sort de Suzanne, eh bien ! je vais te réunir à elle ; je vais te plonger vive dans le caveau où elle expira.

 

Je ne vous peindrai point mon état, madame, vous le concevez ; j'ai beau pleurer, beau gémir, on ne m'écoute plus. Roland ouvre le caveau fatal, il y descend une lampe, afin que j'en puisse encore mieux discerner la multitude de cadavres dont il est rempli, il passe ensuite une corde sous mes bras, liés, comme je vous l'ai dit, derrière mon dos, et par le moyen de cette corde il me descend à vingt pieds du fond de ce caveau et à environ trente de celui où il était : je souffrais horriblement dans cette position, il semblait que l'on m'arrachât les bras. De quelle frayeur ne devais-je pas être saisie, et quelle perspective s'offrait à moi ! Des monceaux de corps morts au milieu desquels j'allais finir mes jours et dont l'odeur m'infectait déjà ! Roland arrête la corde à un bâton fixé en travers du trou, puis armé d'un couteau, je l'entends qui s'excite.

 

- Allons, Thérèse, me dit-il, recommande ton âme à Dieu, l'instant de mon délire sera celui où je te jetterai dans ce sépulcre, où je te plongerai dans l'éternel abîme qui t'attend ; ah !... ah !... Thérèse, ah !...

 

Et je sentis ma tête couverte des preuves de son extase sans qu'il eût heureusement coupé la corde : il me retire.

 

- Eh bien ! me dit-il, as-tu eu peur ?

 

- Ah, monsieur !

 

- C'est ainsi que tu mourras, Thérèse, sois-en sûre, et j'étais bien aise de t'y accoutumer.

 

Nous remontâmes... Devais-je me plaindre, devais-je me louer ? Quelle récompense de ce que je venais encore de faire pour lui ! Mais le monstre n'en pouvait-il pas faire davantage ? Ne pouvait-il pas me faire perdre la vie ? Oh, quel homme !

 

Roland enfin prépara son départ. Il vint me voir la veille à minuit ; je me jette à ses pieds, je le conjure avec les plus vives instances de me rendre la liberté et d'y joindre le peu qu'il voudrait d'argent pour me conduire à Grenoble.

 

- A Grenoble ! Assurément non, Thérèse, tu nous y dénoncerais.

 

- Eh bien ! monsieur, lui dis-je en arrosant ses genoux de mes larmes, je vous fais serment de n'y jamais aller, et pour vous en convaincre, daignez me conduire avec vous jusqu'à Venise ; peut-être n'y trouverai-je pas des cœurs aussi durs que dans ma patrie, et une fois que vous aurez bien voulu m'y rendre, je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint de ne vous y jamais importuner.

 

- Je ne te donnerai pas un secours, pas un sou, me répondit durement cet insigne coquin ; tout ce qui tient à la pitié, à la commisération, à la reconnaissance, est si loin de mon casus, que fussé-je trois fois plus riche que je ne le suis, on ne me verrait pas donner un écu à un pauvre : le spectacle de l'infortune m'irrite, il m'amuse, et quand je ne peux pas faire le mal moi-même, je jouis avec délices de celui que fait la main du sort. J'ai des principes sur cela dont je ne m'écarterai point, Thérèse ; le pauvre est dans l'ordre de la nature : en créant les hommes de forces inégales, elle nous a convaincus du désir qu'elle avait que cette inégalité se conservât, même dans les changements que notre civilisation apporterait à ses lois ; soulager l'indigent est anéantir l'ordre établi ; c'est s'opposer à celui de la nature, c'est renverser l'équilibre qui est la base de ses plus sublimes arrangements ; c'est travailler à une égalité dangereuse pour la société ; c'est encourager l'indolence et la fainéantise ; c'est apprendre au pauvre à voler l'homme riche, quand il plaira à celui-ci de refuser son secours, et cela par l'habitude où ces secours auront mis le pauvre de les obtenir sans travail.

 

- Oh ! monsieur, que ces principes sont durs ! Parleriez-vous de cette manière si vous n'aviez pas toujours été riche ?

 

- Cela se peut, Thérèse ; chacun a sa façon de voir, telle est la mienne, et je n'en changerai pas. On se plaint des mendiants en France : si l'on voulait, il n'y en aurait bientôt plus ; on n'en aurait pas pendu sept ou huit mille que cette infâme engeance disparaîtrait bientôt. Le corps politique doit avoir sur cela les mêmes règles que le corps physique. Un homme dévoré de vermine la laisserait-il subsister sur lui par commisération ? Ne déracinons-nous pas dans nos jardins la plante parasite qui nuit au végétal utile ? Pourquoi donc, dans ce cas-ci, vouloir agir différemment ?

 

- Mais la religion, m'écriai-je, monsieur, la bienfaisance, l'humanité !...

 

- Sont les pierres d'achoppement de tout ce qui prétend au bonheur, dit Roland ; si j'ai consolidé le mien, ce n'est que sur les débris de tous ces infâmes préjugés de l'homme ; c'est en me moquant des lois divines et humaines ; c'est en sacrifiant toujours le faible quand je le trouvais dans mon chemin ; c'est en abusant de la bonne foi publique ; c'est en ruinant le pauvre et volant le riche, que je suis parvenu au temple escarpé de la divinité que j'encensais ; que ne m'imitais-tu ? La route étroite de ce temple s'offrait à tes yeux comme aux miens ; les vertus chimériques que tu leur as préférées t'ont-elles consolée de tes sacrifices ? Il n'est plus temps, malheureuse, il n'est plus temps, pleure sur tes fautes, souffre et tâche de trouver, si tu peux, dans le sein des fantômes que tu révères, ce que le culte que tu leur as rendu t'a fait perdre.

 

Le cruel Roland, à ces mots, se précipite sur moi et je suis encore obligée de servir aux indignes voluptés d'un monstre que j'abhorrais avec tant de raison ; je crus cette fois qu'il m'étranglerait. Quand sa passion fut satisfaite, il prit le nerf de bœuf et m'en donna plus de cent coups sur tout le corps, m'assurant que j'étais bien heureuse de ce qu'il n'avait pas le temps d'en faire davantage.

 

Le lendemain, avant de partir, ce malheureux nous donna une nouvelle scène de cruauté et de barbarie, dont les annales des Andronic, des Néron, des Tibère, des Venceslas ne fournissent aucun exemple. Tout le monde croyait au château que la sœur de Roland partirait avec lui : il l'avait fait habiller en conséquence ; au moment de monter à cheval, il la conduit vers nous.

 

- Voilà ton poste, vile créature, lui dit-il, en lui ordonnant de se mettre nue ; je veux que mes camarades se souviennent de moi en leur laissant pour gage la femme dont ils me croient le plus épris ; mais comme il n'en faut qu'un certain nombre ici, que je vais faire une route dangereuse dans laquelle mes armes me seront peut-être utiles, il faut que j'essaie mes pistolets sur l'une de ces coquines.

 

En disant cela, il en arme un, le présente sur la poitrine de chacune de nous, et revenant enfin à sa sœur :

 

- Va, lui dit-il, catin, en lui brûlant la cervelle, va dire au diable que Roland, le plus riche des scélérats de la terre, est celui qui brave le plus insolemment et la main du ciel et la sienne !

 

Cette infortunée, qui n'expira pas tout de suite, se débattit longtemps sous ses fers : spectacle horrible que cet infâme coquin considère de sang-froid et dont il ne s'arrache enfin qu'on s'éloignant pour toujours de nous.

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