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Les Petits Potins de L'Histoire

Les Petits Potins de L'Histoire

Bienvenue sur "Petits Potins de L'Histoire" J'espère que vous prendrez plaisir à me lire .... N'hésitez surtout pas à me proposer des idées ou de créer vous même un article, je mettrai en ligne avec plaisir...


L’héritage du grand-père Blaise - Louise Michel

Publié par Kitty sur 27 Décembre 2007, 18:47pm

Catégories : #Contes et Légendes

Le père Blaise était le plus riche fermier de la contrée.

Outre les champs qu’il cultivait pour d’autres, à moitié ou

autrement, il avait, en propre, un bien considérable.

Sa fille avait été élevée dans la meilleure pension de la

ville, et son fils venait de sortir du collège avec une charge de

prix à faire envie à ses camarades.

Margot, sa ménagère, était une personne fort avenante; ne

se mettant jamais en colère quand il tombait une averse sur le

grain coupé.

Les domestiques se plaisaient à la ferme; pourtant le père

Blaise était triste, si triste qu’on craignait qu’il n’en mourût,

d’autant plus que son père et son grand-père étaient, eux

aussi, morts de tristesse, sans qu’on pût en savoir la cause.

Souvent les deux enfants, Rose et André, en causaient

avec leur mère.

« Toi qui passes pour si savant, disait Margot à son fils,

tâche donc de guérir ton père de sa tristesse. »

André faisait bien tout ce qu’il pouvait, mais il n’avançait

guère.

Il aurait raconté pendant dix ans tous ses meilleurs tours

de collège, que Blaise se fut contenté de l’écouter gravement,

car il contait bien, mais sans pour cela sourire aucunement.

En désespoir de cause, Rose alla, sans rien dire, trouver la

vieille Jeannette.

C’était une paysanne qui avait près de cent ans.

Par conséquent, ayant bien des fois vu naître et mourir

pères, enfants et petits enfants; connaissant l’histoire de

chaque famille elle donnait quelquefois d’excellents conseils,

ce qui la faisait passer pour très habile.

Rose alla donc consulter Jeannette pour la tristesse de son

père.

« Dame, ma fille, dit la vieille, je savons ben pourquoi;

mais il ne serait pas prudent de te le dire. »

Rose insista tellement, elle promit si bien le secret, et puis

au fond la vieille Jeannette désirait tant raconter à la fillette

tout ce qu’elle savait et chercher ensemble les moyens de

guérir son père, qu’elle consentit.

« Mon grand-père m’a raconté, dit-elle, qu’il fut un temps

où dans ce village la disette fut telle que ceux qui avaient un

peu de terre donnaient, quand ils avaient des enfants, le

champ entier pour un sac de blé, ou même d’orge, ou de

sarrasin. »

Rose frissonnait! Le grand-père de Jeannette, qui avait

cent ans, cela devait être bien vieux! Mais elle ne savait

pourquoi ce commencement d’histoire lui faisait peur.

« Alors, continua la vieille, l’arrière-grand-père de votre

père, qui s’appelait François Blaise, commença à acheter

beaucoup de petits champs à ceux qui ne voulaient pas laisser

mourir de faim leurs enfants ou leurs vieux parents. »

Rose fondait en larmes.

« Dame, ma fille, dit la vieille, t’as voulu savoir.

– Oui, ma bonne Jeannette, dit la jeune fille, il faut que je

sache, pour que mon père guérisse. »

Et, séchant ses larmes, elle écouta avec fermeté.

Jeannette continua :

« François Blaise, déjà riche, se maria richement, mais il

y avait dans le village des familles ruinées. Il prit la chose à

coeur et mourut.

« Son fils, à qui il avait, sans doute, recommandé quelque

chose en mourant, mais qui n’avait point osé le faire, prit

tristesse au même âge; il mourut.

« Ton père est le cinquième. »

Rose avait trouvé un expédient; mais il eût fallu dire à son

père qu’elle connaissait le secret.

« Que feriez-vous à ma place, Jeannette? demanda-t-elle.

– Dame, Mamz’elle, c’est délicat! dit la vieille.

– Mais enfin, disait la pauvre jeune fille, en joignant les

mains, comment rendre ces maudits champs sans faire honte

à notre père? »

La vieille laissa échapper étourdiment ces mots :

« Il y a longtemps que j’y songions, nous deux Jean-

Claude : car c’est grand dommage de laisser mourir un

pauvre brave homme qui sera tant pleuré.

– Mon père, n’a-t-il jamais essayé, dit Rose, de rendre

quelque chose?

– Dame, Mam’zelle, depuis ses arrière-grands-pères, ils

ont toujours soutenu, en dessous, les familles; mais ça ne leur

satisfaisait pas encore la conscience, et votre père, c’est de

même. »

Toutes deux se prirent à pleurer, tant la confiance et la

douleur de Rose avaient ému la bonne femme. Elle arriva

alors à une seconde étourderie, elle qui pourtant avait si forte

tête, comme on disait dans le pays.

« Je verrons avec Jean-Claude! »

À peine ces paroles étaient-elles dites, que Rose s’écriait :

« Je comprends, Jeannette; vous et Jean-Claude descendez

des familles qui ont fait ces tristes marchés. »

La vieille ne répondit pas.

Rose continua : « Ne me refusez pas ce que je vous vais

demander. Vous et Jean-Claude, vous êtes bien vieux,

quoique ce soit le plus jeune de vos neveux; vous allez venir

demeurer parmi nous; mon père souffrira moins, et vous

serez bien choyés, bien heureux! »

En parlant ainsi, elle rougissait la pauvre fille, car au

fond, les terres, si étrangement achetées par son aïeul, étaient

beaucoup à Jeannette.

Celle-ci eut pitié de l’enfant.

« Eh ben, oui, dit-elle, puisqu’il n’y a pas d’autre

moyen! » Rose ne dormit pas de la nuit. C’était vraiment une

heureuse inspiration que celle qui l’avait conduite chez

Jeannette.

Le lendemain, Rose conduisit chez son père, la centenaire

et son neveu Jean-Claude, le vieux berger.

« Père, dit Rose, voici une société qui va t’égayer.

Maintenant, ces bons vieillards demeureront avec nous. »

Blaise rougit et pâlit, et puis son coeur creva, comme on

dit dans le village; et il raconta, en fondant en larmes,

comment de père en fils, recevant chacun le fatal récit et tous

retenus par une mauvaise honte, ils n’avaient qu’aidé les

descendants des malheureux avec lesquels son aïeul avait fait

ces fatals marchés, et les terribles souffrances que chacun

d’eux avaient endurées.

Jean-Claude pleurait d’attendrissement.

« Qu’à ça ne tienne, père Blaise, dit Jeannette, gna pu que

nous deux, Jean-Claude et moi de ces familles-là, et je

venons demeurer avec vous pour toujours. À preuve que je

baillons en héritage à André et à Rose tout ce que vous

croyez qu’est à nous, quoique vous en ayez donné petit à

petit la valeur; mais je sais pourquoi ça ne vous contentait

pas. »

Il fut fait, comme le disait Jeannette. Voilà pourquoi

Blaise ne mourut pas de tristesse, comme son père et ses

grands-pères.

Et voilà pourquoi Jeannette, vêtue de ses plus brillants

atours, c’est-à-dire d’une coiffe comme on en portait au

temps de sa jeunesse, et d’un beau corsage en pointe tout

rouge sur une jupe rayée, assistait au mariage de Rose et

d’André avec les enfants de Nicolas Garoui, le Breton, qui,

comme eux, avaient bon coeur et avaient été bien éduqués.

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