Accoutumée depuis si longtemps à la calomnie, à l'injustice et au malheur, faite depuis mon enfance à ne me livrer à un sentiment de vertu qu'assurée
d'y trouver des épines, ma douleur fut plus stupide que déchirante, et je pleurai moins que je ne l'aurais cru. Cependant, comme il est naturel à la créature souffrante de chercher tous les
moyens possibles de se tirer de l'abîme où son infortune l'a plongée, le père Antonin me vint à l'esprit ; quelque médiocre secours que j'en espérasse, je ne me refusais point à l'envie de le
voir : je le demandai, il parut. On ne lui avait pas dit par quelle personne il était désiré ; il affecta de ne pas me reconnaître ; alors je dis au concierge qu'il était effectivement possible
qu'il ne se ressouvint pas de moi, n'ayant dirigé ma conscience que fort jeune, mais qu'à ce titre je demandais un entretien secret avec lui. On y consentit de part et d'autre. Dès que je fus
seule avec ce religieux, je me précipitai à ses genoux, je les arrosai de mes larmes, en le conjurant de me sauver de la cruelle position où j'étais ; je lui prouvai mon innocence ; je ne lui
cachai pas que les mauvais propos qu'il m'avait tenus quelques jours auparavant avaient indisposé contre moi la personne à laquelle j'étais recommandée, et qui se trouvait maintenant mon
accusatrice. Le moine m'écouta très attentivement.
- Thérèse, me dit-il ensuite, ne t'emporte pas à ton ordinaire, sitôt qu'on enfreint tes maudits préjugés ; tu vois où ils t'ont conduite, et tu peux
facilement te convaincre à présent qu'il vaut cent fois mieux être coquine et heureuse que sage et dans l'infortune ; ton affaire est aussi mauvaise qu'elle peut l'être, chère fille, il est
inutile de te le déguiser : cette Dubois dont tu me parles, ayant le plus grand intérêt à ta perte, y travaillera sûrement sous main ; la Bertrand poursuivra ; toutes les apparences sont contre
toi, et il ne faut que des apparences aujourd'hui pour faire condamner à la mort. Tu es donc une fille perdue, cela est clair. Un seul moyen peut te sauver ; je suis bien avec l'intendant, il
peut beaucoup sur les juges de cette ville ; je vais lui dire que tu es ma nièce, et te réclamer à ce titre : il anéantira toute la procédure ; je demanderai à te renvoyer dans ma famille ; je te
ferai enlever, mais ce sera pour t'enfermer dans notre couvent d'où tu ne sortiras de ta vie... et là, je ne te le cache pas, Thérèse, esclave asservie de mes caprices, tu les assouviras tous
sans réflexion ; tu te livreras de même à ceux de mes confrères : tu seras, en un mot, à moi comme la plus soumise des victimes... Tu m'entends : la besogne est rude ; tu sais quelles sont les
passions des libertins de notre espèce : détermine-toi donc, et ne fais pas attendre ta réponse.
- Allez, mon père, répondis-je avec horreur, allez, vous êtes un monstre d'oser abuser aussi cruellement de ma situation pour me placer entre la mort
et l'infamie ; je saurai mourir s'il le faut, mais ce sera du moins sans remords.
- A votre volonté ! me dit ce cruel homme en se retirant ; je n'ai jamais su forcer les gens pour les rendre heureux... La vertu vous a si bien réussi
jusqu'à présent, Thérèse, que vous avez raison d'encenser ses autels... Adieu : ne vous avisez pas surtout de me redemander davantage.
Il sortait ; un mouvement plus fort que moi me rentraîne à ses genoux.
- Tigre, m'écriai-je en larmes, ouvre ton cœur de roc à mes affreux revers, et ne m'impose pas pour les finir des conditions plus affreuses pour moi
que la mort...
La violence de mes mouvements avait fait disparaître les voiles qui couvraient mon sein ; il était nu, mes cheveux y flottaient en désordre, il était
inondé de mes larmes ; j'inspire des désirs à ce malhonnête homme... des désirs qu'il veut satisfaire à l'instant ; il ose me montrer à quel point mon état les irrite ; il ose concevoir des
plaisirs au milieu des chaînes qui m'entourent, sous le glaive qui m'attend pour me frapper... J'étais à genoux... il me renverse, il se précipite avec moi sur la malheureuse paille qui me sort
de lit ; je veux crier, il enfonce de rage un mouchoir dans ma boucle ; il attache mes bras : maître de moi, l'infâme m'examine partout... tout devient la proie de ses regards, de ses
attouchements et de ses perfides caresses ; il assouvit enfin ses désirs.
- Écoutez, me dit-il en me détachant et se rajustant lui-même, vous ne voulez pas que je vous sois utile, à la bonne heure ! je vous laisse ; je ne
vous servirai ni ne vous nuirai, mais si vous vous avisez de dire un seul mot de ce qui vient de se passer, en vous chargeant des crimes les plus énormes, je vous ôte à l'instant tout moyen de
pouvoir vous défendre : réfléchissez bien avant que de parler. On me croit maître de votre confession... vous m'entendez : il nous est permis de tout révéler quand il s'agit d'un criminel ;
saisissez donc bien l'esprit de ce que je vais dire au concierge, ou j'achève à l'instant de vous écraser.
Il frappe, le geôlier paraît :
- Monsieur, lui dit ce traître, cette bonne fille se trompe, elle a voulu parler d'un père Antonin qui est à Bordeaux ; je ne la connais nullement, je
ne l'ai même jamais vue : elle m'a prié d'entendre sa confession, je l'ai fait, je vous salue l'un et l'autre, et je serai toujours prêt à me représenter quand on jugera mon ministère
important.
Antonin sort en disant ces mots, et me laisse aussi confondue de sa fourberie que révoltée de son insolence et de son libertinage.
Quoi qu'il en fût, mon état était trop horrible pour ne pas faire usage de tout ; je me ressouvins de M. de Saint-Florent. Il m'était impossible de
croire que cet homme pût me mésestimer par rapport à la conduite que j'avais observée avec lui ; je lui avais rendu autrefois un service assez important, il m'avait traitée d'une manière assez
cruelle pour imaginer qu'il ne refuserait pas et de réparer ses torts envers moi dans une circonstance aussi essentielle, et de reconnaître, en ce qu'il pourrait, au moins ce que j'avais fait de
si honnête pour lui ; le feu des passions pouvait l'avoir aveuglé aux deux époques où je l'avais connu, mais dans ce cas-ci, nul sentiment ne devait, selon moi, l'empêcher de me secourir... Me
renouvellerait-il ses dernières propositions ? mettrait-il les secours que j'allais exiger de lui au prix des affreux services qu'il m'avait expliqués ? eh bien ! j'accepterais, et une fois
libre, je trouverais bien le moyen de me soustraire au genre de vie abominable auquel il aurait eu la bassesse de m'engager. Pleine de ces réflexions, je lui écris, je lui peins mes malheurs, je
le supplie de venir me voir ; mais je n'avais pas assez réfléchi sur l'âme de cet homme, quand j'avais soupçonné la bienfaisance capable d'y pénétrer ; je ne m'étais pas assez souvenue de ses
maximes horribles, ou, ma malheureuse faiblesse m'engageant toujours à juger les autres d'après mon cœur, j'avais mal à propos supposé que cet homme devait se conduire avec moi comme je l'eusse
certainement fait avec lui.
Il arrive ; et comme j'avais demandé à le voir seul, on le laisse en liberté dans ma chambre. Il m'avait été facile de voir, aux marques de respect
qu'on lui avait prodiguées, quelle était sa prépondérance dans Lyon.
- Quoi ! c'est vous ? me dit-il en jetant sur moi des yeux de mépris, je m'étais trompé sur la lettre ; je la croyais d'une femme plus honnête que
vous, et que j'aurais servie de tout mon cœur ; mais que voulez-vous que je fasse pour une imbécile de votre espèce ? Comment, vous êtes coupable de cent crimes tous plus affreux les uns que les
autres, et quand on vous propose un moyen de gagner honnêtement votre vie, vous vous y refusez opiniâtrement ? On ne porta jamais la bêtise plus loin.
- Oh ! monsieur, m'écriai-je, je ne suis point coupable.
- Que faut-il donc faire pour l'être ? reprit aigrement cet homme dur. La première fois de ma vie que je vous vois, c'est au milieu d'une troupe de
voleurs qui veulent m'assassiner ; maintenant, c'est dans les prisons de cette ville, accusée de trois ou quatre nouveaux crimes, et portant, dit-on, sur vos épaules la marque assurée des
anciens. Si vous appelez cela être honnête, apprenez-moi donc ce qu'il faut pour ne l'être pas ?
- Juste ciel, monsieur, répondis-je, pouvez-vous me reprocher l'époque de ma vie où je vous ai connu, et ne serait-ce pas bien plutôt à moi de vous en
faire rougir ? J'étais de force, vous le savez, monsieur, parmi les bandits qui vous arrêtèrent ; ils voulaient vous arracher la vie, je vous la sauvai, en facilitant votre évasion, en nous
échappant tous les deux ; que fîtes-vous, homme cruel, pour me rendre grâces de ce service ? est-il possible que vous puissiez vous le rappeler sans horreur ? Vous voulûtes m'assassiner moi-même
; vous m'étourdîtes par des coups affreux, et profitant de l'état où vous m'aviez mise, vous m'arrachâtes ce que j'avais de plus cher ; par un raffinement de cruauté sans exemple, vous me
dérobâtes le peu d'argent que je possédais, comme si vous eussiez désiré que l'humiliation et la misère vinssent achever d'écraser votre victime ! Vous avez bien réussi, homme barbare ;
assurément vos succès sont entiers ; c'est vous qui m'avez plongée dans le malheur, c'est vous qui avez entrouvert l'abîme où je n'ai cessé de tomber depuis ce malheureux instant. J'oublie tout
néanmoins, monsieur, oui, tout s'efface de ma mémoire, je vous demande même pardon d'oser vous en faire des reproches, mais pourriez-vous vous dissimuler qu'il me soit dû quelques dédommagements,
quelque reconnaissance de votre part ? Ah ! daignez n'y pas fermer votre cœur quand le voile de la mort s'étend sur mes tristes jours ; ce n'est pas elle que je crains, c'est l'ignominie ;
sauvez-moi de l'horreur de mourir comme une criminelle : tout ce que j'exige de vous se borne à cette seule grâce, ne me la refusez pas, et le ciel et mon cœur vous en récompenseront un
jour.
J'étais en larmes, j'étais à genoux devant cet homme féroce, et loin de lire sur sa figure l'effet que je devais attendre des secousses dont je me
flattais d'ébranler son âme, je n'y distinguais qu'une altération de muscles causée par cette sorte de luxure dont le germe est la cruauté. Saint-Florent était assis devant moi ; ses yeux noirs
et méchants me considéraient d'une manière affreuse, et je voyais sa main faire sur lui-même des attouchements qui prouvaient qu'il s'en fallait bien que l'état où je le mettais fût de la pitié ;
il se déguisa néanmoins, et se levant :
- Écoutez, me dit-il, toute votre procédure est ici dans les mains de M. de Cardoville ; je n'ai pas besoin de vous dire la place qu'il occupe ; qu'il
vous suffise de savoir que de lui seul dépend votre sort. Il est mon ami intime depuis l'enfance, je vais lui parler ; s'il consent à quelques arrangements, on viendra vous prendre à l'entrée de
la nuit, afin qu'il vous voie ou chez lui ou chez moi ; dans le secret d'une pareille interrogation, il lui sera bien plus facile de tourner tout en votre faveur qu'il ne le pourrait faire ici.
Si cette grâce s'obtient, justifiez-vous quand vous le verrez, prouvez-lui votre innocence d'une manière qui le persuade ; c'est tout ce que je puis pour vous. Adieu, Thérèse, tenez-vous prête à
tout événement, et surtout ne me faites pas faire de fausses démarches.
Saint-Florent sortit. Rien n'égalait ma perplexité ; il y avait si peu d'accord entre les propos de cet homme, le caractère que je lui connaissais, et
sa conduite actuelle, que je craignis encore quelque piège ; mais daignez me juger, madame ; m'appartenait-il de balancer dans la cruelle position où j'étais ? et ne devais-je pas saisir avec
empressement tout ce qui avait l'apparence du secours ? Je me déterminai donc à suivre ceux qui viendraient me prendre : faudrait-il me prostituer, je me défendrais de mon mieux ; est-ce à la
mort qu'on me conduirait ? à la bonne heure ! elle ne serait pas du moins ignominieuse, et je serais débarrassée de tous mes maux. Neuf heures sonnent, le geôlier paraît ; je tremble.
- Suivez-moi, me dit ce cerbère ; c'est de la part de MM. de Saint-Florent et de Cardoville ; songez à profiter, comme il convient, de la faveur que le
ciel vous offre ; nous en avons beaucoup ici qui désireraient une telle grâce et qui ne l'obtiendront jamais.
Parée du mieux qu'il m'est possible, je suis le concierge qui me remet entre les mains de deux grands drôles dont le farouche aspect redouble ma
frayeur ; ils ne me disent mot : le fiacre avance, et nous descendons dans un vaste hôtel que je reconnais bientôt pour être celui de Saint-Florent. La solitude dans laquelle tout m'y paraît ne
sert qu'à redoubler ma crainte. Cependant mes conducteurs me prennent par le bras, et nous montons au quatrième, dans de petits appartements qui me semblèrent aussi décorés que mystérieux. A
mesure que nous avancions, toutes les portes se fermaient sur nous, et nous-parvînmes ainsi dans un salon où je n'aperçus aucune fenêtre : là se trouvaient Saint-Florent et l'homme qu'on me dit
être M. de Cardoville, de qui dépendait mon affaire ; ce personnage gros et replet, d'une figure sombre et farouche, pouvait avoir environ cinquante ans ; quoiqu'il fût en déshabillé, il était
facile de voir que c'était un robin. Un grand air de sévérité paraissait répandu sur tout son ensemble ; il m'en imposa. Cruelle injustice de la providence, il est donc possible que le crime
effraie la vertu ! Les deux hommes qui m'avaient amenée, et que je distinguais mieux à la lueur des bougies dont cette pièce était éclairée, n'avaient pas plus de vingt-cinq à trente ans. Le
premier, qu'on appelait La Rose, était un beau brun, taillé comme Hercule : il me parut l'aîné ; le cadet avait des traits plus efféminés, les plus beaux cheveux châtains et de très grands yeux
noirs ; il avait au moins cinq pieds six pouces, fait à peindre, et la plus belle peau du monde : on le nommait Julien. Pour Saint-Florent, vous le connaissez : autant de rudesse dans les traits
que dans le caractère, et cependant quelques beautés.
- Tout est-il fermé ? dit Saint-Florent à Julien.
- Oui, monsieur, répondit le jeune homme : vos gens sont en débauche par vos ordres, et le portier, qui veille seul, aura soin de n'ouvrir à qui que ce
soit.
Ce peu de mots m'éclaira, je frémis ; mais qu'eussé-je fait avec quatre hommes devant moi ?
- Asseyez-vous là, mes amis, dit Cardoville en baisant ces deux jeunes gens, nous vous emploierons au besoin.
- Thérèse, dit alors Saint-Florent en me montrant Cardoville, voilà votre juge, voilà l'homme dont vous dépendez ; nous avons raisonné de votre affaire
; mais il me semble que vos crimes sont d'une nature à ce que l'accommodement soit bien difficile.
-- Elle a quarante-deux témoins contre elle, dit Cardoville assis sur les genoux de Julien, le baisant sur la bouche, et permettant à ses doigts sur ce
jeune homme les attouchements les plus immodestes ; nous n'avons condamné personne à mort depuis longtemps dont les crimes soient mieux constatés !
- Moi, des crimes constatés ?
- Constatés ou non, dit Cardoville en se levant et venant effrontément me parler sous le nez, tu seras brûlée, p....., si par une entière résignation,
par une obéissance aveugle, tu ne te prêtes à l'instant à tout ce que nous allons exiger de toi.
- Encore des horreurs, m'écriai-je ; eh quoi ! ce ne sera donc qu'en cédant à des infamies que l'innocence pourra triompher des pièges que lui tendent
les méchants !
- Cela est dans l'ordre, reprit Saint-Florent ; il faut que le plus faible cède : aux désirs du plus fort, ou qu'il soit victime de sa méchanceté :
c'est votre histoire. Thérèse, obéissez donc.
Et en même temps ce libertin retroussa lestement mes jupes. Je me reculai, je le repoussai avec horreur, mais étant tombée par mon mouvement dans les
bras de Cardoville, celui-ci, s'emparant de mes mains, m'exposa dès lors sans défense aux attentats de son confrère... On coupa les rubans de mes jupes, on déchira mon corset, mon mouchoir de
cou, ma chemise, et dans l'instant je me trouvai sous les yeux de ces monstres aussi nue qu'en arrivant au monde.
- De la résistance ? disaient-ils l'un et l'autre en procédant à me dépouiller... de la résistance ?... cette catin imagine pouvoir nous résister
?...
Et pas un vêtement ne s'arrachait qu'il ne fût suivi de quelques coups.
Dès que je fus dans l'état qu'ils voulaient, assis tous deux sur des fauteuils cintrés, et qui s'accrochant l'un à l'autre resserraient, au milieu de
leur espace vide, le malheureux individu qu'on y plaçait, ils m'examinèrent à loisir : pendant que l'un observait le devant, l'antre considérait le derrière ; puis ils changeaient, et
rechangeaient encore. Je fus ainsi lorgnée, maniée, baisée plus d'une demi-heure, sans qu'aucun épisode lubrique fût négligé dans cet examen, et je crus voir qu'en ce qui s'agissait de
préliminaires, tous deux avaient à peu près les mêmes fantaisies.
- Eh bien ! dit Saint-Florent à son ami, ne t'avais-je pas dit qu'elle avait un beau cul !
- Oui, parbleu ! son derrière est sublime, dit le robin qui le baisait pour lors : j'ai fort peu vu de reins moulés comme ceux-là ; c'est que c'est
dur, c'est que c'est frais !... comment cela s'arrange-t-il avec une vie si débordée ?
- Mais c'est qu'elle ne s'est jamais livrée d'elle-même ; je te l'ai dit, rien de plaisant comme les aventures de cette fille ! On ne l'a jamais eue
qu'en la violant (et alors il enfonce ses cinq doigts réunis dans le péristyle du temple de l'Amour), mais on l'a eue... malheureusement, car c'est beaucoup trop large pour moi : accoutumé à des
prémices, je ne pourrais jamais m'arranger de cela.
Puis, me retournant, il fit la même cérémonie à mon derrière, auquel il trouva le même inconvénient.
- Eh bien ! dit Cardoville, tu sais le secret.
- Aussi m'en servirai-je, répondit Saint-Florent, et toi qui n'as pas besoin de cette même ressource, toi qui te contentes d'une activité factice qui,
quelque douloureuse qu'elle soit pour une femme, perfectionne pourtant aussi bien la jouissance, tu ne l'auras qu'après moi, j'espère.
- Cela est juste, dit Cardoville, je m'occuperai, en t'observant, de ces préludes si doux à ma volupté, ; je ferai la fille avec Julien et La Rose,
pendant que tu masculiniseras Thérèse, et l'un vaut bien l'autre, je pense.
- Mille fois mieux sans doute ; je suis si dégoûté des femmes !... t'imagines-tu qu'il me fût possible de jouir de ces catins-là sans les épisodes qui
nous aiguillonnent si bien l'un et l'autre ?
A ces mots, ces impudiques m'ayant fait voir que leur état exigeait des plaisirs plus solides, ils se levèrent et me firent placer debout sur un large
fauteuil, les coudes appuyés sur le dos de ce siège, les genoux sur les bras, et tout le train de derrière absolument penché vers eux. A peine fus-je placée qu'ils quittèrent leur culotte,
retroussèrent leur chemise, et se trouvèrent ainsi, à la chaussure près, parfaitement nus de la ceinture en bas ; ils se montrèrent en cet état à mes yeux, passèrent et repassèrent plusieurs fois
devant moi en affectant de me faire voir leur cul, m'assurant que c'était bien autre chose que ce que je pouvais leur offrir. Tous deux étaient effectivement formés comme des femmes dans cette
partie : Cardoville surtout en offrait la blancheur et la coupe, l'élégance et le potelé ; ils se polluèrent un instant devant moi, mais sans émission.
Rien que de très ordinaire dans Cardoville :pour Saint-Florent, c'était un monstre ; je frémis quand je pensai que tel était le dard qui m'avait
immolée. Oh ! juste ciel ! comment un homme de cette taille avait-il besoin de prémices ? Pouvait-ce être autre chose que la férocité qui dirigeât de telles fantaisies ? Mais quelles nouvelles
armes allaient, hélas ! se présenter à moi ! Julien et La Rose, qu'échauffait tout cela sans doute, également débarrassés de leur culotte, s'avancent la pique à la main... Oh ! madame, jamais
rien de pareil n'avait encore souillé ma vue, et quelles que soient mes descriptions antérieures, ceci surpassait tout ce que j'ai pu peindre, comme l'aigle impérieux l'emporte sur la colombe.
Nos deux débauchés s'emparèrent bientôt de ces dards menaçants ; ils les caressent, ils les polluent, ils les approchent de leur bouche, et le combat bientôt devient plus sérieux. Saint-Florent
se penche sur le fauteuil où je suis, en telle sorte que mes fesses écartées se trouvent positivement à la hauteur de sa bouche ; il les baise, sa langue s'introduit en l'un et l'autre temple.
Cardoville jouit de lui, s'offrant lui-même aux plaisirs de La Rose dont l'affreux membre s'engloutit aussitôt dans le réduit qu'on lui présente, et Julien, placé sous Saint-Florent, l'excite de
sa bouche en saisissant ses hanches, et les modulant aux secousses de Cardoville qui, traitant son ami de Turc à Maure, ne le quitte pas que l'encens n'ait humecté le sanctuaire. Rien n'égalait
les transports de Cardoville quand cette crise s'emparait de ses sens : s'abandonnant avec mollesse à celui qui lui sert d'époux, mais pressant avec force l'individu dont il fait sa femme, cet
insigne libertin, avec des râlements semblables à ceux d'un homme qui expire, prononçait alors des blasphèmes affreux. Pour Saint-Florent, il se contint, et le tableau se dérangea sans qu'il eût
encore mis du sien.
- En vérité, dit Cardoville à son ami, tu me donnes toujours autant de plaisir que lorsque tu n'avais que quinze ans... Il est vrai, continua-t-il en
se retournant et baisant La Rose, que ce beau garçon sait bien m'exciter... Ne m'as-tu pas trouvé bien large aujourd'hui, cher ange ?... Le croirais-tu, Saint-Florent, c'est la trente-sixième
fois que je le suis du jour... il fallait bien que cela partît. A toi, cher ami, continua cet homme abominable en se plaçant dans la bouche de Julien, le nez collé dans mon derrière et le sien
offert à Saint-Florent, à toi pour la trente-septième.
Saint-Florent jouit de Cardoville, La Rose jouit de Saint-Florent, et celui-ci, au bout d'une courte carrière, brûle avec son ami le même encens qu'il
en avait reçu. Si l'extase de Saint-Florent était plus concentrée, elle n'en était pas moins vive, moins bruyante, moins criminelle que celle de Cardoville ; l'un prononçait en hurlant tout ce
qui lui venait à la bouche, l'autre contenait ses transports sans qu'ils en fussent moins actifs ; il choisissait ses paroles, mais elles n'en étaient que plus sales et plus impures encore :
l'égarement et la rage, en un mot, paraissaient être les caractères du délire de l'un ; la méchanceté, la férocité se trouvaient peints dans l'autre.
- Allons, Thérèse, ranime-nous, dit Cardoville ; tu vois ces flambeaux éteints, il faut les rallumer de nouveau.
Pendant que Julien allait jouir de Cardoville, et La Rose de Saint-Florent, les deux libertins, penchés sur moi, devaient alternativement placer dans
ma bouche leurs dards émoussés ; lorsque j'en pompais un, il fallait de mes mains secouer et polluer l'autre, puis d'une liqueur spiritueuse que l'on m'avait donnée je devais humecter et le
membre même et toutes les parties adjacentes ; mais je ne devais pas seulement m'en tenir à sucer, il fallait que ma langue tournât autour des têtes, et que mes dents les mordillassent en même
temps que mes lèvres les pressaient. Cependant nos deux patients étaient vigoureusement secoués ; Julien et La Rose changeaient, afin de multiplier les sensations produites par la fréquence des
entrées et des sorties. Quand deux ou trois hommages eurent enfin coulé dans ces temples impurs, je m'aperçus de quelque consistance : Cardoville, quoique le plus âgé, fut le premier qui
l'annonça ; une claque de toute la force de sa main sur l'un de mes tétons en fut la récompense. Saint-Florent suivit de près ; une de mes oreilles presque arrachée fut le prit de mes peines. On
se remit, et peu après on m'avertit de me préparer à être traitée comme je le méritais. Au fait de l'affreux langage de ces libertins, je vis bien que les vexations allaient fondre sur moi. Les
implorer dans l'état où ils venaient de se mettre l'un et l'autre n'aurait servi qu'à les enflammer davantage : ils me placèrent donc, nue comme je l'étais, au milieu d'un cercle qu'ils formèrent
en s'asseyant tous quatre autour de moi. J'étais obligée de passer tour à tour devant chacun d'eux et de recevoir de lui la pénitence qu'il lui plaisait de m'ordonner ; les jeunes ne furent pas
plus compatissants que les vieux, mais Cardoville surtout se distingua par des raffinements de taquineries dont Saint-Florent, tout cruel qu'il était, n'approcha qu'avec peine.
Un peu de repos succéda à ces cruelles orgies ; on me laissa respirer quelques instants ; j'étais moulue, mais ce qui me surprit, ils guérirent mes
plaies en moins de temps qu'ils n'en avaient mis à les faire ; il n'en demeura pas la plus légère trace. Les lubricités se reprirent.
Il y avait des instants où tous ces corps semblaient n'en faire qu'un, et où Saint-Florent, amant et maîtresse, recevait avec profusion ce que
l'impuissant Cardoville ne prêtait qu'avec économie ; le moment d'après, n'agissant plus, mais se prêtant de toutes les manières, et sa bouche et son cul servaient d'autels à d'affreux hommages.
Cardoville ne peut tenir à tant de tableaux libertins. Voyant son ami déjà tout en l'air, il vient s'offrir à sa luxure : Saint-Florent en jouit ; j'aiguise les flèches, je les présente aux lieux
où elles doivent s'enfoncer, et mes fesses exposées servent de perspective à la lubricité des uns, de plastron à la cruauté des autres : enfin nos deux libertins, devenus plus sages par la peine
qu'ils ont à réparer, sortent de là sans aucune perte, et dans un état propre à m'effrayer plus que jamais.
- Allons, La Rose, dit Saint-Florent, prends cette gueuse et rétrécis-la-moi.
Je n'entendais pas cette expression : une cruelle expérience m'en découvrit bientôt le sens. La Rose me saisit, il me place les reins sur une sellette
qui n'a pas un pied de diamètre ; là, sans autre point d'appui, mes jambes tombent d'un côté, ma tête et mes bras de l'autre ; on fixe mes quatre membres à terre dans le plus grand écart possible
; le bourreau qui va rétrécir les voies s'arme d'une longue aiguille au bout de laquelle est un fil ciré, et sans s'inquiéter ni du sang qu'il va répandre, ni des douleurs qu'il va m'occasionner,
le monstre, en face des deux amis que ce spectacle amuse, ferme, au moyen d'une couture, l'entrée du temple de l'Amour ; il me retourne dès qu'il a fini, mon ventre porte sur la sellette ; mes
membres pendent, on les fixe de même, et l'autel indécent de Sodome se barricade de la même manière : je ne vous parle point de mes douleurs, madame, vous devez vous les peindre ; je fus prête à
m'en évanouir.
- Voilà comme il me les faut, dit Saint-Florent, quand on m'eut replacée sur les reins et qu'il vit bien à sa portée la forteresse qu'il voulait
envahir. Accoutumé à ne cueillir que des prémices, comment sans cette cérémonie pourrais-je recevoir quelques plaisirs de cette créature ?
Saint-Florent était dans la plus violente érection, on l'étrillait pour la soutenir ; il s'avance, la pique à la main ; sous ses regards, pour
l'exciter encore, Julien jouit de Cardoville ; Saint-Florent m'attaque : enflammé par les résistances qu'il trouve, il pousse avec une incroyable vigueur, les fils se rompent, les tourments de
l'enfer n'égalent pas les miens ; plus mes douleurs sont vives, plus paraissent piquants les plaisirs de mon persécuteur. Tout cède enfin à ses efforts, je suis déchirée, le dard étincelant a
touché le fond, mais Saint-Florent, qui veut ménager ses forces, ne fait que l'atteindre ; on me retourne, mêmes obstacles ; le cruel les observe en se polluant, et ses mains féroces molestent
les environs pour être mieux en état d'attaquer la place. Il s'y présente, la petitesse naturelle du local rend les attaques bien plus vives, mon redoutable vainqueur a bientôt brisé tous les
freins ; je suis en sang ; mais qu'importe au triomphateur ? Deux vigoureux coups de reins le placent au sanctuaire, et le scélérat y consomme un sacrifice affreux dont je n'aurais pas supporté
un instant de plus les douleurs.
- A moi ! dit Cardoville, en me faisant détacher, je ne la coudrai pas, la chère fille, mais je vais la placer sur un lit de camp qui lui rendra toute
la chaleur, toute l'élasticité que son tempérament ou sa vertu nous refuse.
La Rose sort aussitôt d'une grande armoire une croix diagonale d'un bois très épineux. C'est là-dessus que cet insigne débauché veut qu'on me place ;
mais par quel épisode va-t-il améliorer sa cruelle jouissance ? Avant de m'attacher, Cardoville fait pénétrer lui-même dans mon derrière une boule argentée de la grosseur d'un veuf ; il l'y
enfonce à force de pommade ; elle disparaît. A peine est-elle dans mon corps, que je la sens gonfler, et devenir brûlante ; sans écouter mes plaintes, je suis fortement garrottée sur ce chevalet
aigu. Cardoville pénètre en se collant à moi ; il presse mon dos, mes reins et mes fesses sur les pointes qui les supportent. Julien se place également dans lui. Obligée seule à supporter le
poids de ces deux corps, et n'ayant d'autre appui que ces maudits nœuds qui me disloquent, vous vous peignez facilement mes douleurs ; plus je repousse ceux qui me pressent, plus ils me rejettent
sur les inégalités qui me lacèrent. Pendant ce temps, la terrible boule, remontée jusqu'à mes entrailles, les crispe, les brûle et les déchire ; je jette les hauts cris : il n'est point
d'expressions dans le monde qui puissent peindre ce que j'éprouve. Cependant mon bourreau jouit ; sa bouche, imprimée sur la mienne, semble respirer ma douleur pour en accroître ses plaisirs : on
ne se représente point son ivresse, mais à l'exemple de son ami, sentant ses forces prêtes à se perdre, il veut avoir tout goûté avant qu'elles ne l'abandonnent. On me retourne, la boule que l'on
m'avait fait rendre va produire au vagin le même incendie qu'elle alluma dans les lieux qu'elle quitte ; elle descend, elle brûle jusqu'au fond de la matrice : on ne m'en attache pas moins sur le
ventre à la perfide croix, et des parties bien plus délicates vont se molester sur les nœuds qui les reçoivent. Cardoville pénètre au sentier défendu ; il le perfore pendant qu'on jouit également
de lui. Le délire s'empare enfin de mon persécuteur, ses cris affreux annoncent le complément de son crime ; je suis inondée, l'on me détache.
- Allons, mes amis, dit Cardoville aux deux jeunes gens, emparez-vous de cette catin, et jouissez-en à votre caprice ; elle est à vous, nous vous
l'abandonnons.
Les deux libertins me saisissent. Pendant que l'un jouit du devant, l'autre s'enfonce dans le derrière ; ils changent et rechangent encore ; je suis
plus déchirée de leur prodigieuse grosseur que je ne l'ai été du brisement des artificieuses barricades de Saint-Florent ; et lui et Cardoville s'amusent de ces jeunes gens pendant qu'ils
s'occupent de moi. Saint-Florent sodomise La Rose qui me traite de la m ;m : minière, et Cardoville en fait autant à Julien qui s'excite chez moi dans un lieu plus décent. Je suis le centre de
ces abominables orgies, j'en suis le point fixe et le ressort ; déjà quatre fois chacun, La Rose et Julien ont rendu leur culte à mes autels, taudis que Cardoville et Saint-Florent, moins
vigoureux ou plus énervés, se contentent d'un sacrifice à ceux de mes amants. C'est le dernier, il étai temps, j'étais prête à m'évanouir :
- Mon camarade vous a fait bien du mal, Thérèse, me dit Julien, et moi je vais tout réparer.
Muni d'un flacon d'essence, il m'en frotte à plusieurs reprises. Les traces des atrocités de mes bourreaux s'évanouissent, mais rien n'apaise mes
douleurs ; je n'en éprouvai jamais d'aussi vives.
- Avec l'art que nous avons pour faire disparaître les vestiges de nos cruautés, celles qui voudraient se plaindre de nous n'auraient pas beau jeu,
n'est-ce pas, Thérèse ? me dit Cardoville. Quelles preuves offriraient-elles de leurs accusations ?
- Oh ! dit Saint-Florent, la charmante Thérèse n'est pas dans le cas des plaintes ; à la veille d'être elle-même immolée, ce soit dos prières que nous
devons attendre d'elle, et non pas des accusations.
- Qu'elle n'entreprenne ni l'une ni l'autre, répliqua Cardoville ; elle nous inculperait sans être entendue : la considération, la prépondérance que
nous avons dans cette ville ne permettraient pas qu'on prît garde à des plaintes qui reviendraient toujours à nous, et dont nous serions en tout temps les maîtres. Son supplice n'en serait que
plus cruel et plus long. Thérèse doit sentir que nous nous sommes amusés de son individu par la raison naturelle et simple qui engage la force à abuser de la faiblesse ; elle doit sentir qu'elle
ne peut échapper à son jugement ; qu'il doit être subi ; qu'elle le subira ; que ce serait en vain qu'elle divulguerait sa sortie de prison cette nuit : on ne la croirait pas ; le geôlier, tout à
nous, la démentirait aussitôt. Il faut donc que cette belle et douce fille, si pénétrée de la grandeur de la providence, lui offre en paix tout ce qu'elle vient de souffrir et tout ce qui
l'attend encore ; ce seront comme autant d'expiations aux crimes affreux qui la livrent aux lois. Reprenez vos habits, Thérèse, il n'est pas encore jour, les deux hommes qui vous ont amenée vont
vous reconduire dans votre prison.
Je voulus dire un mot, je voulus me jeter aux genoux de ces ogres, ou pour les adoucir, ou pour leur demander la mort. Mais on m'entraîne et l'on me
jette dans un fiacre où mes deux conducteurs s'enferment avec moi ; à peine y furent-ils que d'infâmes désirs les enflamment encore.
- Tiens-la-moi, dit Julien à La Rose, il faut que je la sodomise ; je n'ai jamais vu de derrière où je fusse plus voluptueusement comprimé ; je te
rendrai le même service.
Le projet s'exécute, j'ai beau vouloir me défendre, Julien triomphe, et ce n'est pas sans d'affreuses douleurs que je subis cette nouvelle attaque : la
grosseur excessive de l'assaillant, le déchirement de ces parties, les feux dont cette maudite boule a dévoré mes intestins, tout contribue à me faire éprouver des tourments renouvelés par La
Rose dès que son camarade a fini. Avant que d'arriver, je fus donc encore une fois victime du libertinage criminel de ces indignes valets. Nous entrâmes enfin. Le geôlier nous reçut ; il était
seul, il faisait encore nuit, personne ne me vit rentrer.
- Couchez-vous, me dit-il, Thérèse, en me remettant dans ma chambre, et si jamais vous vouliez dire à qui que ce fût que vous êtes sortie cette nuit de
prison, souvenez-vous que je vous démentirais, et que cette inutile accusation ne vous tirerait pas d'affaire...
Et je regretterais de quitter ce monde ! me dis-je dès que je fus seule. Je craindrais d'abandonner un univers composé de tels monstres ! Ah ! que la
main de Dieu m'en arrache dès l'instant même, de telle manière que bon lui semblera : je ne m'en plaindrai plus ; la seule consolation qui puisse rester au malheureux né parmi tant de bêtes
féroces est l'espoir de les quitter bientôt.
Le lendemain, je n'entendis parler de rien, et résolue de m'abandonner à la providence, je végétai sans vouloir prendre aucune nourriture. Le jour
d'ensuite, Cardoville vint m'interroger ; je ne pus m'empêcher de frémir en voyant avec quel sang-froid ce coquin venait exercer la justice, lui, le plus scélérat des hommes, lui qui, contre tous
les droits de cette justice dont il se revêtait, venait d'abuser aussi cruellement de mon innocence et de mon infortune. J'eus beau plaider ma cause, l'art de ce malhonnête homme me composa des
crimes de toutes mes défenses. Quand toutes les charges de mon procès furent bien établies selon ce juge inique, il eut l'impudence de me demander si je connaissais dans Lyon un riche particulier
nommé M. de Saint-Florent ; je répondis que je le connaissais.
- Bon, dit Cardoville, il ne m'en faut pas davantage ce M. de Saint-Florent, que vous avouez connaître, vous connaît parfaitement aussi ; il a déposé
vous avoir vue dans une troupe de voleurs où vous fûtes la première à lui dérober son argent et son portefeuille. Vos camarades voulaient lui sauver la vie, vous conseillâtes de la lui ôter ; il
réussit néanmoins à fuir. Ce même M. de Saint-Florent ajoute que, quelques années après, vous ayant reconnue dans Lyon, il vous avait permis de venir le saluer chez lui sur vos instances, sur
votre parole d'une excellente conduite actuelle, et que là, pendant qu'il vous sermonnait, pendant qu'il vous engageait à persister dans la bonne route, vous aviez porté l'insolence et le crime
jusqu'à choisir ces instants de sa bienfaisance pour lui dérober une montre et cent louis qu'il avait laissés sur sa cheminée...
Et Cardoville, profitant du dépit et de la colère où me portaient d'aussi atroces calomnies, ordonna au greffier d'écrire que j'avouais ces accusations
par mon silence et par les impressions de ma figure.
Je me précipite à terre, je fais retentir la voûte de mes cris, je frappe ma tête contre les carreaux, à dessein d'y trouver une mort plus prompte, et
ne rencontrant pas d'expressions à ma rage
- Scélérat, m'écriai-je, je m'en rapporte au Dieu juste qui me vengera de tes crimes, il démêlera l'innocence, il te fera repentir de l'indigne abus
que tu fais de ton autorité !
Cardoville sonne ; il dit au geôlier de me rentrer, attendu que, troublée par mon désespoir et par mes remords, je ne suis pas en état de suivre
l'interrogation ; mais qu'au surplus, elle est complète puisque j'ai avoué tous mes crimes. Et le scélérat sort en paix ! Et la foudre ne l'écrase point !...
L'affaire alla bon train, conduite par la haine, la vengeance et la luxure ; je fus promptement condamnée et conduite à Paris pour la confirmation de
ma sentence. C'est dans cette route fatale, et faite, quoique innocente, comme la dernière des criminelles. que les réflexions les plus amères et les plus douloureuses vinrent achever de déchirer
mon cœur ! Sous quel astre fatal faut-il que je sois née, me disais-je, pour qu'il me soit impossible de concevoir un seul sentiment honnête qui ne me plonge aussitôt dans un océan d'infortunes !
Et comment se peut-il que cette providence éclairée dont je me plais d'adorer la justice, en me punissant de mes vertus, m'offre en même temps au pinacle ceux qui m'écrasaient de leurs crimes
!
Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager à commettre un vol ; je le refuse : il s'enrichit. Je tombe dans une bande de voleurs, je m'en échappe
avec un homme à qui je sauve la vie : pour ma récompense, il me viole. J'arrive chez un seigneur débauché qui me fait dévorer par ses chiens, pour n'avoir pas voulu empoisonner sa tante. Je vais,
de là, chez un chirurgien incestueux et meurtrier à qui je tâche d'épargner une action horrible : le bourreau me marque comme une criminelle ; ses forfaits se consomment sans doute : il fait sa
fortune, et je suis obligée de mendier mon pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux implorer avec ferveur l'Être suprême dont je reçois néanmoins tant de maux ; le tribunal auguste où
j'espère de me purifier dans l'un de nos plus saints mystères devient le théâtre sanglant de mon ignominie : le monstre qui m'abuse et qui me fouille s'élève aux plus grands honneurs de son
Ordre, et je retombe dans l'abîme affreux de la misère. J'essaie de sauver une femme de la fureur de son mari : le cruel veut me faire mourir en perdant mon sang goutte à goutte. Je veux soulager
un pauvre : il me vole. Je donne des secours à un homme évanoui : l'ingrat me fait tourner une roue comme une bête, et me pend pour se délecter ; les faveurs du sort l'environnent, et je suis
prête à mourir sur un échafaud pour avoir travaillé de force chez lui. Une femme indigne veut me séduire pour un nouveau forfait : je perds une seconde fois le peu de bien que je possède, pour
sauver les trésors de sa victime. Un homme sensible veut me dédommager de tous mes maux par l'offre de sa main : il expire dans mes bras avant que de le pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour
ravir aux flammes un enfant qui ne m'appartient pas : la mère de cet enfant m'accuse et m'intente un procès criminel. Je tombe dans les mains de ma plus mortelle ennemie, qui veut me ramener de
force chez un homme dont la passion est de couper les têtes : si j'évite le glaive de ce scélérat, c'est pour retomber sous celui de Thémis. J'implore la protection d'un homme à qui j'ai sauvé la
fortune et la vie ; j'ose attendre de lui de la reconnaissance ; il m'attire dans sa maison, il me soumet à des horreurs, il y fait trouver le juge inique de qui mon affaire dépend ; tous deux
abusent de moi, tous deux m'outragent, tous deux hâtent ma perte
la fortune les comble de faveurs, et je cours à la mort.
Voilà ce que les hommes m'ont fait éprouver, voilà ce que m'a appris leur dangereux commerce ; est-il étonnant que mon âme aigrie par le malheur,
révoltée d'outrages et d'injustices, n'aspire plus qu'à briser ses liens ?
Mille excuses, madame, dit cette fille infortunée en terminant ici ses aventures ; mille pardons d'avoir souillé votre esprit de tant d'obscénités,
d'avoir si longtemps, en un mot, abusé de votre patience. J'ai peut-être offensé le ciel par des récits impurs, j'ai renouvelé mes plaies, j'ai troublé votre repos. Adieu, madame, adieu ; l'astre
se lève, mis gardes m'appellent, laissez-moi courir à mon sort, je ne le redoute plus, il abrégera mes tourments. Ce dernier instant de l'homme n'est terrible que pour l'être fortuné dont les
jours se sont écoulés sans nuages ; mais la malheureuse créature qui n'a respiré que le venin des couleuvres, dont les pas chancelants n'ont pressé que des ronces, qui n'a vu le flambeau du jour
que comme le voyageur égaré voit en tremblant les sillons de la foudre ; celle à qui ses cruels revers ont enlevé parents, amis, fortune, protection et secours ; celle qui n'a plus dans le monde
que des pleurs pour s'abreuver et des tribulations pour se nourrir ; celle-là, dis-je, voit avancer la mort sans la craindre, elle la souhaite même comme un port assuré où la tranquillité
renaîtra, pour elle, dans le sein d'un Dieu trop juste pour permettre que l'innocence, avilie sur la terre, ne trouve pas dans un autre monde le dédommagement de tant de maux.
L'honnête M. de Corville n'avait point entendu cette histoire sans en être profondément ému ; pour Mme de Lorsange en qui, comme nous l'avons dit, les
monstrueuses erreurs de sa jeunesse n'avaient point éteint la sensibilité, elle était prête à s'en évanouir.
- Mademoiselle, dit-elle à Justine, il est difficile de vous entendre sans prendre à vous le plus vif intérêt ; mais faut-il l'avouer ? un sentiment
inexplicable, bien plus tendre que je ne vous le peins, m'entraîne invinciblement vers vous et fait mes propres maux des vôtres. Vous m'avez déguisé votre nom, vous m'avez caché votre naissance ;
je vous conjure de m'avouer votre secret ; ne vous imaginez pas que ce soit une vaine curiosité qui m'engage à vous parler ainsi... Grand Dieu ! ce que je soupçonne serait-il ?... Ô Thérèse ! si
vous étiez Justine ?... si vous étiez ma sœur ?
- Justine ! madame, quel nom !
- Elle aurait aujourd'hui votre âge...
- Juliette ! est-ce toi que j'entends ? dit la malheureuse prisonnière en se jetant dans les bras de Mme de Lorsange... toi... ma sœur !... ah ! je
mourrai bien moins malheureuse, puisque j'ai pu t'embrasser encore une fois !...
Et les deux sœurs, étroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, ne s'entendaient plus que par leurs sanglots, ne s'exprimaient plus que par
leurs larmes.
M. de Corville ne put retenir les siennes ; sentant qu'il lui devient impossible de ne pas prendre à cette affaire le plus grand intérêt, il passe dans
une autre chambre, il écrit au chancelier, il peint en traits de feu l'horreur du sort de la pauvre Justine que nous continuerons d'appeler Thérèse ; il se rend garant de son innocence, il
demande que, jusqu'à l'éclaircissement du procès, la prétendue coupable n'ait d'autre prison que son château, et s'engage à la représenter au premier ordre de ce chef souverain de la Justice ; il
se fait connaître aux deux conducteurs de Thérèse, les charge de ses lettres, leur répond de la prisonnière ; il est obéi, Thérèse lui est confiée ; une voiture s'avance.
- Approchez, créature trop infortunée, dit alors M. de Corville à l'intéressante cœur de Mme de Lorsange. approchez, tout va changer pour vous ; il ne
sera pas dit que vos vertus restent toujours sans récompense, et que la belle âme que vous avez reçue de la nature n'en rencontre jamais que de fer : suivez-nous, ce n'est plus que de moi que
vous dépendez...
Et M. de Corville explique en peu de mots ce qu'il vient de faire.
- Homme respectable et chéri, dit Mme de Lorsange en se précipitant aux genoux de son amant, voilà le plus beau trait que vous ayez fait de vos jours ;
c'est à celui qui connaît véritablement le cœur de l'homme et l'esprit de la loi à venger l'innocence opprimée. La voilà, monsieur, la voilà, votre prisonnière : va, Thérèse, va, cours, vole à
l'instant te jeter aux pieds de ce protecteur équitable qui ne t'abandonnera pas comme les autres. Oh ! monsieur, si les liens de l'amour m'étaient chers avec vous, combien vont-ils me le devenir
davantage, resserrés par la plus tendre estime !...
Et ces deux femmes embrassaient tour à tour les genoux d'un si généreux ami et les arrosaient de leurs larmes.
On arriva en peu d'heures au château : là. M. de Corville et Mme de Lorsange s'occupèrent à l'envi l'un de l'autre de faire passer Thérèse de l'excès
du malheur au comble de l'aisance. Ils la nourrissaient avec délices des mets les plus succulents ; ils la couchaient dans les meilleurs lits, ils voulaient qu'elle ordonnât chez eux, ils y
mettaient enfin toute la délicatesse qu'il était possible d'attendre de deux âmes sensibles. On lui fit faire des remèdes pendant quelques jours, on la baigna, on la para, on l'embellit ; elle
était l'idole des deux amants, c'était à qui des deux lui ferait le plus tôt oublier ses malheurs. Avec quelques soins, un excellent chirurgien se chargea de faire disparaître cette marque
ignominieuse, fruit cruel de la scélératesse de Rodin. Tout répondait aux soins des bienfaiteurs de Thérèse : déjà les traces de l'infortune s'effaçaient du front de cette aimable fille ; déjà
les Grâces y rétablissaient leur empire. Aux teintes livides de ses joues d'albâtre succédaient les roses de son âge, flétries par autant de chagrins.