Plusieurs temples furent construits dans la zone dite des temples au sud de Néapolis. Ces constructions se
succédèrent du Ve siècle au 1er siècle avant notre ère et honorèrent Artémis, Asclépios, Aphrodite, Poséidon et Sérapios.
Nous allons décrire ces différents temples en pénétrant dans Néapolis par la porte sacrée de la muraille
cyclopéenne.
Ve siècle avant notre ère, Le temple d'Artémis
Le temple d'Artémis
Ce temple fut le premier construit lors de la première muraille de Néapolis. Il était situé dans l'angle supérieur de
la cité qui à ce moment là était un peu plus élevé que les terrains avoisinants bâti sur un rocher naturel dominé juste un peu plus haut par une zone de rochers où était construit
l'Acropole.
Le temple d'Artémis est bien précisé par les restes archéologiques montrant une vaste zone rectangulaire orientée à
l'est où l'on retrouve encore deux podiums ou autels servant pour les sacrifices. Ces deux autels sont entièrement conservés et une volée de marches leur donne accès entre le temple et les autels
en direction de l'Orient.
On notera aussi un petit autel intact situé au coin des deux podiums.
Ce temple dominait ainsi la zone dite indigène située en contrebas de Néapolis.
On a pu retrouver plusieurs fragments de sculptures grecques du Ve siècle avant J.C. en pierres finement taillées,
calcaires, vraisemblablement apportées par bateau et qui sont les éléments de décoration d'un temple typique de l'époque grecque de construction ionique: structure rectangulaire simple avec
quatre colonnes de façade.
On a retrouvé aussi des fragments d'Acrotère qui décoraient l'angle supérieur de la façade triangulaire du temple et
plusieurs autres morceaux de pierre correspondant aux antefixes de la toiture.
L'ensemble de ces éléments architecturaux et les nombreuses pièces de monnaie où sont représentée la tête d'Artémis
nous conflrn1ent la présence de ce premier temple de Dieu Guérisseur dédié à la déesse Artémis principale déesse des Phocéens.
Artémis
Fille de Zeus et de Léto, soeur jumelle d'Apollon, c'était une déesse adorée dans toute la Grèce. Protectrice de
Phocée comme d'Ephèse, elle entretient des liens étroits avec l'Asie Mineure, dès l'origine de son culte. Déesse de la vie sauvage, elle apporte la fertilité aux humains et aux animaux. Elle
s'introduit paradoxalement au coeur de la cité pour assister les femmes en couches et protéger les nouveaux nés. Proche d'Eleutheia à laquelle elle s'assimilera, Artémis Lochia est la déesse de
l'enfantement.
C'est elle que les familles remercient pour une heureuse naissance. Et c'est à elle aussi que l'on consacre comme à
Brauron en Attique les vêtements des femmes mortes en couches.
Donc, à Ampurias, elle a pu être honorée à la fois comme déesse protectrice de la cité et comme déesse guérisseuse.
Elle est représentée le plus souvent saisissant de la main droite les bois d'un cerf et tenant de la gauche une lance verticale ou un arc, avec dans son dos le carquois et les
flèches.
IVe siècle avant notre ère, construction des autres temples
Le temple d'Asclépios
Celui-ci fut construit avec l'agrandissement de la zone des temples, légèrement au nord du temple d'Artémis utilisant
en partie la muraille sud de Néapolis. il s'agissait d'un petit temple in antis avec une base de belle pierre de taille, orienté classiquement d'ouest en est, la façade étant à
l'est.
Il était rectangulaire, de style dorique avec colonnes.
Son pavement de mosaïques en Opus signinum rouge est bien conservé. Devant le temple à l'est, à l'orient, était bâti
un autel, large autel rectangulaire lui aussi en pierre bien conservé. Cet autel servait aux sacrifices du culte.
Des fosses entouraient le temple, notamment une principale située entre ce dernier et l'autel. Ces fosses étaient
construites pour recevoir les offrandes des malades pèlerins, elles se sont donc petit à petit comblées avec ces apports (monnaies et poteries). Ces fosses portaient le nom de « thesauroi » dans
les inscriptions et l'offrande monétaire celui de « pelanos ». Les archéologues ont d'ailleurs trouvé ici de nombreux ex-voto.
Devant le temple enfin, une volée de marches conduit à l'autel en rapport avec la via d'accès de la porte
sacrée.
Un puits sacré existait près du temple d'Asclépios ; il s'agissait là du puits initial du culte d'Asclépios qui
nécessitait la présence d'eau or il n'y avait pas sur ce site de source comme dans d'autres sites, on avait donc recours à un puits contenant l'eau sacrée et vraisemblablement aussi les serpents
non venimeux dont se servaient les prêtres dans le rituel de médecine dont nous reparlerons. A partir de ce puits sacré, on retrouve une margelle et des canalisations encore bien visibles qui
alimentaient des cuvettes pour l'eau sacrée des ablutions.
Plus étonnant est la citerne construite devant le temple. Il s'agit d'une citerne de plusieurs mètres de long, ovale,
aplatie sur deux côtés, profonde de trois mètres et entièrement recouverte d'un crépis imperméable permettant la conservation de l'eau.
A l'intérieur, on a trouvé intacte la statue d'Asclépios. La présence de cette statue dans la citerne a fait penser
aux premiers archéologues qu'elle avait été placée là afin de la protéger et de la conserver lors de la destruction de la ville.
En fait, une autre version est possible expliquant qu'il n'y ait que cette statue qui ait pu être conservée sur le
site; elle avait en effet vraisemblablement était là de toute origine dans un but de sacralisation du bain rituel qu'effectuaient les malades pèlerins. Cette statue se trouve actuellement dans le
musée archéologique de Barcelone; on notera qu'elle est un peu brune et non pas blanche du fait de son immersion. Il s'agit d'une statue de marbre dite de "pentelique" correspondant à la montagne
de marbre située au-dessus d'Athènes, d'où provenaient beaucoup de marbres de l'antiquité.
Toutefois les deux bras ont été cassés mais ils ont été retrouvés au fond de la citerne de même que le serpent qui a
peut-être été ajouté ensuite car il est en calcaire.
Cette statue, en l'état, est donc une des plus belles qui nous soit permis d'admirer. Plusieurs reproductions ont été
faites en particulier une sur le site et une dans le musée local.
Asclépios
Homère tient encore Asclépios pour un simple mortel, un héros théssalien «médecin irréprochable» et père de deux
fils, Machaon et Podalire, eux-mêmes « bons guérisseurs » qui combattent devant Troie à la tête de trente vaisseaux et assurent dans l'armée achéenne le service de santé. Mais dès l'époque d
'Hésiode s'affIrme la légende qui prévaudra: Asclépios est un demi-dieu, un héros, fils d'Apollon et d'une princesse théssalienne Coronis ; instruit dans la médecine par le centaure Chiron, sur
les pentes du mont Pélion, il en vient par son art à ressusciter les morts: attentat contre l'ordre du monde que Zeus punit en foudroyant le héros.
Il va devenir un dieu important dans le courant du Ve siècle, « comme protégeant l'individu et non plus la cité », un
dieu personnel et compatissant.
Il est toujours représenté; debout ou assis sur un siège comme un homme adulte, chevelu et barbu, au visage d'une
grande sérénité, portant l'hymation qui laisse la poitrine découverte, la main s'appuyant sur un bâton enroulé d'un serpent. Celui-ci est parfois à ses pieds avec le chien, auxiliaire de
guérisons miraculeuses. Ils constituent avec le coq et le corbeau ses principaux emblèmes. Très grande importance ici du serpent. fi fut depuis les origines considéré comme agent de divination ce
qui explique son rôle dans la médecine primitive avant tout empirique. Le serpent python est à l'origine de l'oracle de Delphes, situé à l'intérieur du temple d'Apollon (premier Dieu Guérisseur
en Grèce) qui attirait les foules de tous les points de 1 'horizon. python est associé à la déesse Gâ et Gaia, de même que la sybille appelée Pythie. Les serpents étaient généralement associés
aux divinités infernales, au culte des grandes déesses chthoniennes pré-hélléniques (aspect chthonien très important d'Asclépios ),mais on les retrouve aussi bien comme attributs des dieux
célestes: Zeus, Athénée, Hélios et d'autres. Parce qu'ils changent de peau, ils étaient le symbole du rajeunissement; ils l'étaient aussi de l'acuité visuelle, de la prudence et de la faculté de
guérir. On
comprendra dès lors qu'ils aient été intégrés au culte d'Asclépios. Le dieu lui-même prenait parfois la forme d'un
serpent.
Il reste peu de statues d'Asclépios « en pied », plutôt des petits bronzes et des copies romaines. Les prestigieuses
représentations d'Asclépios comme la statue chryséléphantine du temple d'Epidaure, oeuvre du sculpteur Thrasymédès de Paros, ayant toutes disparues d'où l'importance de celle
d'Ampurias.
Les autres temples
A côté du temple d'Asclépios, deux petits temples ont été successivement construits. L'un au nord, dédié probablement
à Poséidon car on y a retrouvé la tête et un pied d'une statue en marbre du dieu. Divinité très ancienne et de premier plan, frère de Zeus, on 1 'honorait dans toutes les occasions en rapport
avec la mer et la navigation. C'est probablement en ce sens que nous le trouvons à Ampurias.
L'autre, au sud, un petit temple lui aussi rectangulaire in antis, dédié à Hygie, ou à Aphrodite du fait de la
découverte d'une tête en marbre de cette dernière. Fille d'Asclépios, longtemps confondue avec sa femme Epéone, Hygie est la déesse de la santé. Elle est la plupart du temps représentée debout
près de son père avec un serpent ou une coupe dans laquelle s'abreuve le reptile sacré. Elle pourrait ici avoir été précédée par Aphrodite. Il s'agirait alors d'une Aphrodite-Hygiéia comme on
connaît une Athéna-Hygiéia au VIe siècle avant notre ère à Athènes (longtemps le nom d'Hygie n'a constitué qu'une épithète appliquée à d'autres divinités comme Athéna ou Déméter). D'autre part à
Epidaure, dans le plus renommé des sanctuaires d'Asclépios, le culte d'Hygie n'a été qu'une importation tardive: la plus ancienne inscription relative à son culte qu'on a découvert date du IIIe
siècle avant notre ère (Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, 1897). Principalement déesse de l'Amour, Aphrodite, est invoquée quelquefois par les femmes dans un
désir de fertilité; de plus elle était aussi la protectrice des marins (parallèle possible avec Poséidon, à Ampurias ).
Ces trois temples étaient entourés d'un espace sacré fermé de murs que l'on appelait le "Sacellum", cet espace
accueillait les pèlerins malades.
On décrira ensuite un élément très caractéristique et très rare de conservation, la présence d'une citerne beaucoup
plus importante située au niveau de l'Acropole qui alimentait en partie la ville mais aussi la zone des temples. Entre la citerne de l'Acropole et le temple d'Asclépios était situé un filtre
entièrement conservé composé de plusieurs amphores longues, poreuses, contenant du sable et vraisemblablement des cendres, ce qui permettait de filtrer l'eau et d'obtenir une eau potable qui
était ensuite dirigée sur les cuvettes à l'entrée du temple pour les ablutions pendant les rituels de
guérison.
lIe siècle avant notre ère, période hellénistique
Du fait de l'importance des temples et de l'affluence des pèlerins malades, les grecs construisirent un deuxième
"Abaton". Celui-ci fut construit plus bas que les temples, près de la mer, le long de la nouvelle muraille Cyclopéenne.
Il s'agissait d'un vaste rectangle entouré d'un "Abaton" sur les quatre côtés de ce rectangle. n y avait là des
portiques avec colonnes doriques, les patients pouvaient ainsi dormir et être plus nombreux près des Temples. Le site aussi était choisi plus bas que la zone des temples, toujours dans le rituel,
les différentes terrasses permettaient l'élévation successive des pèlerins de l'Abaton jusqu'au niveau des temples.
Des canalisations ont été retrouvées dirigeant l'eau de la grande citerne de l'Acropole jusqu'au niveau du nouvel
Abaton avec des canalisations le long des colonnes de
l'édifice.
1er siècle avant notre ère, construction d'un temple dédié au Dieu Sérapis
Le sérapéion
Cette construction a été confirmée par la découverte d'une plaque de marbre dite "première pierre" de son fondateur,
placée sous les fondations du temple. Cette plaque est dédicacée; il est écrit en grec: " Noumas " marchand grec d'Alexandrie a financé la construction d'un temple dédié à Serapis .
Particulièrement émouvante, elle nous renseigne en outre sur les relations maritimes
importantes qu'il y avait entre Alexandrie et Ampurias.
Ce temple de Sérapis est attesté aussi par la découverte de quelques fragments de sa statue. On a retrouvé en effet
en 1909 les deux pieds en marbre et le pied du chien Cerbère qui l' accompagne.
Le temple était une petite construction tetrastyle dorique située au milieu de 1'Abaton datant du siècle
précédent.
On retrouve toutes les fondations de ce temple rectangulaire avec la particularité de deux escaliers
latéraux.
Sérapis (Osérapis en égyptien
Nouveau dieu introduit en Egypte (d'abord à Alexandrie) par Ptolémée 1er Sôtêr (367-283 av. J.C.) dérivé d'une
divinité composite un Osiris-Apis vénéré à Memphis. Très vite le culte se répandit dans d'autres cités grecques. Sérapis avait conservé une bonne part des aspects chtoniens, mais très vite, il
acquit la fonction de Dieu Guérisseur (Démétrios de Phalère fut, dit-on, guéri de sa cécité par le dieu et composa un péan pour le remercier). D'autres identifications apparurent notamment avec
Zeus et avec Hélios.
Création originale de l'époque héllénistique, c'est « un excellent exemple de la façon dont les Grecs, mis en contact
avec les religions des peuples barbares qu'ils avaient conquis, leur empruntèrent à l'occasion des divinités pour les introduire dans le panthéon héllénistique ».. Sa statue ressemblait à celles
de Zeus, d'Hadès ou d'Asclépios : une tête majestueuse aux longs cheveux et à la barbe fournie; sur son crâne en guise de coiffure, se dressait une sorte de haute corbeille à peu près
cylindrique: le calathos, avec un décor végétal de rameaux d'olivier ou d'épis de blé. Le dieu était drapé dans un vêtement à la grecque; il était assis sur un trône, auprès duquel se tenait
Cerbère, le chien monstrueux des Enfers.
Cet important ensemble de Dieux Guérisseurs utilisait à ce moment-là, pour le culte, uniquement l'Abaton situé autour
du temple de Sérapis, le petit Abaton du début, près du temple d'Asclépios, ayant été transformé à une époque ultérieure en un autre temple.
Ampurias et les Asclépieia
Il peut paraître surprenant d'oser comparer l'Asclépieion d'Ampurias aux grands sanctuaires pan hélléniques de Grèce ou d'Asie Mineure: Epidaure, Cos ou Pergame. Pourtant à travers similitudes et
différences, cette comparaison est riche d'enseignement.
Identité dans les installations propres au culte guérisseur: L'eau, le temple, les fosses à offrandes, l'autel,
l'Abaton.
Mais à Ampurias, une citerne sur l'Acropole avec un système de filtrage original remplace la source sacrée d'Epidaure
et de Pergame ou la rivière aux vertus thérapeutiques de Gortys en Arcadie.
L'imposante statue d'Asclépios trouvée dans la citerne centrale devant le temple évoque étrangement les questions que
posent encore la partie souterraine de la « Tholos » d'Epidaure :
lieu de culte héroïque: souvenir du héros mort Asclépios ?
trajet purificateur autour de la statue ?
rituel de guérissage ?
lieu de sacrifice ?
Le temple d'Artémis construit au Ve siècle avant celui d'Asclépios, dans un sanctuaire guérisseur semble une
exception. Soeur d'Apollon, le premier dieu de la médecine ? (sanctuaire d'Apollon Maléatas à Epidaure). Le petit temple d'Artémis comme le temple L à Epidaure sont en effet beaucoup plus tardifs
(Ille siècle avant notre ère).
De la même façon, il est rare que le dieu Sérapis à la période héllénistique et romaine soit associé (temple et
culte) à Asclépios dans un même sanctuaire. Il nous semble confirmer la vocation maritime d'Amppurias (rapport avec Marseille et Alexandrie ), même et surtout dans le choix des dieux (Poséidon,
Aphrodite, Sérapis).
Evolution dans le temps et organisation architecturale de l'espace
A parcourir l'immensité des ruines des trois grands Asclépieia pris en référence, on oublie trop souvent que pour chacun d'eux le téménos d'origine ainsi que le temple périptère d'Asclépios du
IVe siècle avant notre ère et son autel ( début IIIème siècle pour Cos) était comparable à celui d'Ampurias, c'est à dire très modeste.
De la même façon, la popularité croissante du culte va entraîner, à Ampurias comme ailleurs, aux siècles suivants, la
construction de nouveaux portiques d'incubation et de nouveaux temples. On retrouve même ici comme à Cos cet aménagement de l'espace en terrasses superposées, en escaliers dans l'axe, en
bâtiments à la fois séparés et comme « emboîtés » entre eux. C'est seulement au début de l'époque romaine où vont se développer - à côté du culte guérisseur, propylées, portiques, théâtres,
bibliothèques, thermes, gymnases, palestres, hôtelleries, et en raison de la limitation de l'espace, qu' Ampurias ne peut plus supporter la comparaison.
Le sanctuaire d'Asclépios à Ampurias nous semble donc pouvoir être considéré comme un véritable « microcosme » du
principal culte guérisseur du monde grec.