Longtemps considérée comme un châtiment de Dieu afin de punir les hommes de leur vie dépravée, la syphilis a une histoire pour le moins controversée puisque, comme Voltaire le disait si bien, on ignore encore quand elle est apparue en Europe et d’où elle vient.
L’apparition trop brusque et violente de cette épidémie juste avant la fin du XVe siècle laisse supposer qu’il s’agit d’une nouvelle maladie importée du Nouveau Monde par les marins de Christophe Colomb. En effet, lorsque le navigateur repart en 1493 vers les Indes comme il en est encore persuadé, et qu’il retrouve en Haïti les hommes qu’il y avait laissés lors de sa première expédition, il s’aperçoit que ceux-ci ont été pour la plupart emportés par la syphilis. Cette constatation ne l’empêche pas de revenir vers l’Espagne avec à son bord plusieurs dizaines d’hommes et de femmes originaires des Caraïbes.
Le premier malade européen atteint de syphilis est d’ailleurs un des membres de l’équipage de Colomb, un certain Pinzo, qui décèdera peu après son arrivée en Espagne dans d’atroces souffrances et le corps recouvert de bubons.
La propagation de la maladie ne tarde pas quand, une année plus tard, le Roi Charles VIII faisant valoir ses droits sur la couronne de Naples entreprend la conquête du royaume avec une armée de près de 30.000 hommes dont la plupart sont des mercenaires de tous les pays d’Europe dont l’Espagne. Aussi, lors du siège de la ville, les Napolitains font parvenir aux français les putains et les belles femmes, ce qui n’est pas pour déplaire à l’armée française qui ne se doute pas que le « cadeau » des Napolitains est sans doute porteur de quelques maladies contagieuses. L’armée est décimée par la syphilis, le Roi doit retourner en France où il démobilise les mercenaires qui s’en vont propager la maladie dans leur pays d’origine. La terreur s’empare de toutes les villes ; à Paris on jette dans la Seine les malades qui ne veulent pas quitter la capitale.
Tous les peuples s’accusent mutuellement : la vérole, nom sous lequel est connue la nouvelle maladie s’appelle « le mal français » chez les Italiens, « le mal napolitain » chez les Français, « le mal polonais » chez les Russes, « le mal chrétien » chez les Arabes et la liste ne s’arrête pas là. D’autres dénominations sont encore employées comme « grosse vérole » ou « gorre », etc. Nicolo Leniceno (1428-1524), médecin italien ayant fait la première description clinique de cette affection l’appelle « morbus gallicus » ou encore « lues venerea », terme plus scientifique utilisé par Jean-François Fernel, mais c’est Jérôme Fracastor qui utilisera le premier le mot « syphilis » dans un de ses poèmes alors que ce terme ne sera couramment employé qu’au XVIIIe siècle.
Cette théorie sur l’origine de la syphilis et son importation en Europe par les caravelles de Christophe Colomb est mise en doute par les fouilles archéologiques ayant mis en évidence des traces probables de lésions syphilitiques sur des squelettes datant des époques romaines et médiévales dans nos régions. On peut donc supposer que la maladie existait déjà sur notre continent avant son explosion après la découverte du Nouveau Monde mais qu’elle était confondue avec d’autres infections ayant des symptômes cutanés similaires telles que la lèpre ou la tuberculose cutanée.
Il n’empêche qu’au XVIe siècle, alors que la tuberculose est considérée comme une maladie romantique, la syphilis acquière très vite une mauvaise réputation à cause de son caractère sexuel. Parmi les personnages illustres qu’elle va emporter et sur lesquels nous reviendrons plus tard, on peut citer le pape Alexandre VI ainsi que plusieurs cardinaux et évêques ; la contamination de ces hommes d’église laisse croire à certains, mais pas pour longtemps, que la syphilis se transmet également par l’air et l’eau bénite !
Les médecins de l’époque ne sont cependant pas dupes et le caractère vénérien de la maladie et sa contagion par les plaques muqueuses est très vite mis en évidence.
En 1519, le chevalier Ulrich von Hutten (1488-1523) écrit déjà dans un ouvrage que « il persiste à l’intérieur des parties honteuses, chez les femmes, des érosions, qui sont longtemps un aliment d’une virulence surprenante » ; quant au médecin d’Henri II, Jean-François Fernel (1497-1558), il décrit non seulement la nature virulente de l’affection mais également la possibilité de surinfection d’un sujet déjà contaminé par un sujet plus infecté que lui ; il a également été parmi les premiers à dissocier la syphilis de la blennorragie et c’est avec beaucoup de lucidité qu’il écrit en 1550 « Ce mal, à moins qu’un Dieu tout puissant, dans sa clémence, ne l’extirpe lui-même, ou que la luxure effrénée des hommes diminue, je crois qu’il sera toujours le compagnon du genre humain ».
Fracastor bouleverse cependant la conception galéniste et donne priorité à la prévention ainsi qu’à la lutte contre l’agent infectieux avant de combattre les symptômes en écrivant « il faut toujours se souvenir que le plus important est de combattre le germe et de s’opposer à la contagion ».
La syphilis évolue par étape.
La forme primaire apparaît 3 semaines après la contamination et se manifeste par un chancre au point d’inoculation qui guérit en quelques semaines spontanément.
La forme secondaire attend parfois plusieurs mois avant de se déclarer, elle est caractérisée par une éruption cutanée pouvant revêtir des formes diverses, un état pseudogrippal accompagné de céphalées, arthralgies et polyadénopathie.
Des maladies neurologiques, vasculaires, cutanées, osseuses, des lésions de la moelle, du cerveau et des tumeurs malignes accompagnent la forme tertiaire qui ne survient que 2 à 10 ans après la première manifestation.
Etant donné que la maladie présente des stades de rémission et que la première épidémie du XVIe siècle a tendance à reculer, il n’est pas surprenant de constater une diminution de la terreur qui s’associe forcément à une diminution de la vigilance, ce qui entraîne bien entendu une recrudescence régulière de la maladie qui sera observée durant des siècles avec des pics plus ou moins importants. De plus, il n’est pas évident de faire à cette époque la relation entre la forme primaire et la forme tertiaire, si bien que l’issue fatale du mal n’étant pas prouvé, il devient dans le courant du XVIIe siècle un mal plutôt coquet qu’il n’est plus à cacher et durant plusieurs années on se contente de cacher les cicatrices de furoncles avec des gants, des perruques et autres stratagèmes comme la poudre et la mouche pour les petites lésions de la face. Cette pensée va d’ailleurs influencer largement la mode de l’époque...
Lorsque le peuple reprend conscience du danger de la maladie, les médecins s’attèlent à en chercher le remède, le XVIIIe siècle va d’ailleurs révéler quelques travaux importants sur la question :
Au cours du XVIe siècle les médecins ne possèdent pas beaucoup de moyens thérapeutiques en dehors des classiques saignées, ventouses et purges ; or, le mercure étant dans l’Antiquité employé dans le traitement de certaines maladies de la peau ; ce métal déprécié entre autres par Galien est réintroduit en 1540 dans l’arsenal thérapeutique contre la vérole. Ce traitement s’avère complètement inhumain, imposant des souffrances supplémentaires aux malades telles que intoxications avec asphyxie, vertiges, salivation extrême, tremblements et délires, les patients sont décharnés, vidés et fourbus. La quantité de salivation était d’ailleurs un gage de réussite du traitement pour les médecins de l’époque puisqu’ils pensent que les germes responsables de la maladie sont éliminés par la salive et n’imagine pas qu’en fait cette salivation trop importante est la conséquence d’une intoxication au mercure.
Le traitement se fait d’abord par frictions de pommade à base de mercure, de salive et de cendre sur des parties ou l’entièreté du corps jusqu’à 4 fois par jour, ensuite le patient est enfermé dans un caisson de sudation d’où dépasse uniquement la tête et couvert de vêtements afin de le faire transpirer au maximum.
Le traitement mercuriel n’apporte que très peu de résultats positifs puisque la guérison n’atteint qu’un pour cent et que la récidive est quasiment inévitable. Dans une chronique de l’époque on peut lire : « Le mercure est souverain pour faire disparaître la vérole : lorsqu’il ne supprime pas la maladie, il supprime le malade » ! D’autres commentaires sont inutiles ….
Les détracteurs du traitement au mercure instaurent donc une nouvelle méthode de soin révolutionnaire à base de bois de gaïac (appelé saint bois des amants), ce bois venant de la même région d’où la maladie était censée être originaire, était d’abord râpé puis ramolli et appliqué soit en cataplasme sur les ulcérations et les abcès, soit en usage interne sous forme de potion à boire deux fois par jour.
Ce traitement nettement moins agressif que le mercure n’en était pas plus efficace ; il était cependant très prisé chez les aristocrates, le mercure étant laissé aux pauvres.
Le traitement était administré après 40 jours de jeûne et de purgations pour une durée d’une trentaine de jours, le Chevalier de Hullen déclare n’avoir été soulagé que par le bois saint et François Ier expédie un vaisseau au Nouveau Monde pour en rapporter le fameux bois. Le traitement tombe toutefois en désuétude lorsque son manque d’efficacité est enfin constaté.
Les thérapies au mercure et au bois de gaïac n’ont peut-être pas sauvé beaucoup de vie mais ont vraisemblablement enrichis un grand nombre de commerçants et d’apothicaires…
D’autres traitements ont encore été tentés sans grand succès tels que l’or, le plomb, l’antimoine, l’iodure de potassium et ce n’est qu’en 1905 que de nouvelles voies de lutte contre la syphilis s’ouvrent lorsque le zoologiste et microbiologiste allemand F. Richard Schaudinn (1871-1906) découvre l’agent pathogène responsable de la maladie : le Spirochaeta pallida connu aujourd’hui sous le nom de tréponème pâle.
Une année plus tard le diagnostic est rapidement posé grâce au bactériologiste Auguste Wasserman (1866-1925) qui découvre les anticorps capables de se diriger contre la bactérie coupable, il ne reste qu’un pas à franchir vers un remède efficace, ce qui sera fait en 1906 avec le Salvarsan, médicament dérivé de l’arsenic et mis au point par Paul Ehrlich (1854-1915) aidé du japonais S. Hata (1873-1938), ce qui vaudra à l’allemand le prix Nobel de médecine en 1908.
Le Salvarsan est commercialisé en masse mais s’avère néanmoins inefficace dans les cas de syphilis accompagnée de paralysie et c’est seulement dans les années 1940 que la pénicilline est introduite dans le traitement du fléau, constituant une monothérapie valable dans tous les cas. De nos jours, tous ces traitements ont été abandonnés et remplacés par de nouveaux antibiotiques efficaces ; il faut cependant signaler que la maladie honteuse n’a pas encore disparu de la surface de la terre et réapparaît même depuis les années 50 de façon significative en Europe et aux Etats-Unis alors qu’elle continue à faire des ravages sur le continent africain.
Il est à noter également dans l’histoire de cette épidémie que la syphilis a le pouvoir d’augmenter les capacités intellectuelles d’individus particulièrement doués juste avant d’en détériorer complètement le cerveau. On a assisté ainsi au cours des siècles à des réalisations exceptionnelles chez des sujets atteints du mal tels que Guy de Maupassant, Charles Baudelaire, Friedrich Nietzsche, Frédéric Chopin et Franz Schubert